torrent (marion) (S.Boue/L'Equipe)
Bleues

Marion Torrent, la vague bleue

En ouverture du Mondial contre la Corée, elle n'a pas su retenir ses larmes pendant la Marseillaise. Mais, à 27 ans, Marion Torrent a surtout marqué les esprits par son activité sans répit sur le côté droit. Portrait.

Marion Torrent et le football, ça ne date pas d'hier. A six ans, elle fait ses débuts à Châlons en Champagne, sa terre natale. Mais c'est après le déménagement de la famille Torrent dans le sud de la France qu'elle commence vraiment à écrire les premières lignes de son histoire avec le ballon rond. Avec son grand frère et ses parents, elle s'installe à Aix-en-Provence, et prend une licence au club de Luynes Sport. Pendant cinq ans, elle joue dans une équipe mixte où elle est la seule fille. Bruno Maucherat, son ancien entraîneur, s'en souvient, avec fierté et émotion. «Dès que je l'ai vue, je l'ai mise capitaine ! Sur le terrain, elle montrait au quotidien qu'elle méritait ce titre», lâche-t-il. Il y avait pourtant du beau monde dans cette équipe mixte de Luynes. En U11 puis en U13, la petite Torrent jouait notamment avec Valentin Eysseric (Nantes) et Alexandre Ramalingom (Béziers).
Dès ses débuts à Luynes Sport, Marion Torrent (deuxième en bas en partant de la droite) marque les esprits. Aux côtés d'Alexandre Ramalingom (en bas à droite) et de Valentin Eysseric (troisième en haut en partant de la droite.) (Crédits : club de Luynes Sport) (D.R)
Dès ses débuts à Luynes Sport, Marion Torrent (deuxième en bas en partant de la droite) marque les esprits. Aux côtés d'Alexandre Ramalingom (en bas à droite) et de Valentin Eysseric (troisième en haut en partant de la droite.) (Crédits : club de Luynes Sport) (D.R)
Cette période lui a certainement permis d'acquérir une force mentale considérable. «Je me souviens d'un match en particulier. Elle était opposée à un garçon qui l'insultait tout le temps. C'était compliqué, elle avait les larmes aux yeux, mais elle est restée sur le terrain, j'avais choisi de la laisser pour la préparer au mieux à ce qui l'attendait», raconte son ancien coach. Son amie de toujours, Meryll Wenger, confirme l'importance de jouer jeune dans une équipe mixte : «Commencer avec les garçons c'est une force, je pense que ça lui a servi. Quand on joue avec les garçons, il faut avoir un fort caractère. Si on se laisse trop marcher sur les pieds, on craque vite». Ce passage à Luynes sport a sans aucun doute été un moment charnière dans la construction de sa carrière, un passage fondamental, mais qui avec un tel talent, ne pouvait pas durer.

Très jeune, elle quitte sa famille pour rejoindre le centre de formation de Montpellier, à cent cinquante kilomètres de ses parents. Bruno Maucherat ne se faisait guère d'illusions, il ne pouvait pas la conserver longtemps. Lors de chaque rencontre, on lui faisait des éloges sur sa petite pépite. «Au fil des matches, elle a gagné le respect et surtout l'admiration de ses partenaires, mais aussi de ses adversaires et des autres entraîneurs... Tout le monde me disait qu'elle était merveilleuse...», dit-il. A 12 ans, elle part donc s'installer dans l'Hérault pour faire ses classes et se donner toutes les chances de devenir professionnelle. C'est là qu'elle rencontre Meryll Wenger, actuelle joueuse de D1 à Metz, longtemps passée par Montpellier. «Marion est une de mes meilleures amies. Pendant dix ans, on passait tout notre temps ensemble. Pour les souvenirs foot, je me souviens évidemment des victoires en Coupe fédérale, et puis en dehors des matches et des entraînements, on mangeait souvent ensemble, on aimait se détendre à la plage et faire du shopping. On était tout le temps ensemble.» En 2007, alors que Marion a 16 ans, elle intègre l'équipe professionnelle en D1 en défenseuse centrale, son poste depuis toute petite. Depuis, la petite protégée du MHSC a joué 200 matches avec Montpellier, et continue aujourd'hui de fouler les pelouses du centre d'entraînement Bernard Gasset, quinze ans après.

Une polyvalence qui parle pour elle

Depuis, Marion a beaucoup évolué. Jean-Louis Saez, son entraîneur à Montpellier pendant six ans, a joué un rôle décisif dans sa fulgurante ascension. Pendant les deux premières années de leur collaboration, Marion évolue en défense centrale, mais assez vite, Saez estime que sa petite taille est un frein pour le haut niveau à ce poste-là. Il apprécie sa capacité à répéter les efforts et se dit alors qu'elle a tout pour devenir une véritable latérale moderne. En 2015, ils décident ensemble de tenter la reconversion, à droite. Pari gagnant, puisque deux ans plus tard, Corinne Diacre fait appel à elle en équipe de France A. Elle ne quittera plus jamais les Bleues...

«Aujourd'hui, elle doit encore travailler certains aspects tactiques du poste, notamment dans le placement, elle doit aussi apprendre à apporter encore davantage le surnombre devant, même si elle l'a bien fait contre la Corée, analyse Saez. (...) De par sa formation, dans une défense à quatre, elle est souvent la plus défensive des latérales, mais avec sa capacité à répéter les efforts, on s'était dit que cette reconversion pouvait être bonne.» Malgré sa spécialisation en tant que joueuse de côté, Marion Torrent est très polyvalente. «Marion adore avoir le ballon, elle peut jouer à tous les postes grâce notamment à son excellent bagage technique. En Championnat, elle peut jouer partout, il n'y a aucun souci. Je l'utilise souvent au poste de milieu défensif, elle est très intéressante avec son gros abattage», glisse Saez.

Le travail comme maître mot

Au moment d'entonner la Marseillaise, pour son premier match officiel avec les Bleues, Marion Torrent a craqué en croisant le regard de son père, qui l'a toujours suivi dans sa carrière. «Son père était très protecteur, il était là à tous les entraînements et tous les matches, il m'avait demandé à ce qu'elle ait un vestiaire pour elle, il veillait sur elle», raconte son ancien coach à Luynes Sport.
Marion Torrent pendant la Marseillaise. (S.Mantey/L'Equipe)
Marion Torrent pendant la Marseillaise. (S.Mantey/L'Equipe)
Sandy Marcin, international français en football américain avec qui Marion vit depuis deux ans maintenant, explique ce craquage émotionnel. «Pour des parents, ce n'est pas évident dès douze ans de laisser sa fille partir si loin... Ce match de Coupe du monde, c'est l'aboutissement de beaucoup d'efforts de toute la famille.» Personne ne peut s'imaginer ce qu'il s'est passé dans la tête d'une joueuse qui a tant travaillé pour se donner les moyens de vivre ces moments, qui seront à jamais gravés dans son esprit. Jean-Louis Saez n'a pas été étonné non plus de la voir craquer. «C'est une fille hyper émotive, elle a besoin de ça. Pour rien au monde elle ne voulait manquer cette Coupe du monde. Elle a réussi à grimper en haut, son côté généreux, sa motivation la tirent vers le haut. Je pense qu'elle est fière de porter le maillot, c'est une fille qui va se sacrifier pour le collectif. C'est une fille qui s'attache, elle est à Montpellier depuis 15 ans...»
Rien n'a pourtant été facile pour celle qui est arrivée en équipe de France un peu sur le tard, à 25 ans. Le maître mot de sa carrière, lui est simple : travail, travail, et encore travail... Son compagnon insiste sur sa rigueur et l'expérience qu'elle a acquise au fil de sa carrière : «Elle fait de la musculation dans le souci d'en faire toujours un petit peu plus, pour être toujours performante. Maintenant, elle est expérimentée, elle sait quand elle doit travailler et quand elle doit se reposer». Ses entraîneurs sont unanimes, ses proches aussi, Marion Torrent s'est donné les moyens de démarrer ce match contre la Corée du Sud. «Chaque année, elle fait de gros progrès, elle bosse énormément à l'entrainement, avance Saez. Elle arrive presque systématiquement avant les séances pour aller travailler en salle... Je sais qu'elle y va aussi en dehors des entraînements. En tant que latérale, elle veut progresser, apporter un véritable plus offensif. Alors elle travaille les centres, les centres et encore les centres. Elle est très pro dans son comportement». Dire que Marion est une joueuse appliquée, soucieuse de bien faire, est un doux euphémisme.

Elle veut constamment viser plus haut, depuis toujours. «Dans sa jeunesse, elle avait parfois un trop fort caractère, un petit manque de contrôle, avance le coach montpelliérain. Avec ses partenaires, elle n'était pas vraiment dans l'encouragement, elle était trop exigeante. Elle voulait que ses coéquipières soient aussi motivées qu'elle. Plus tard, elle a compris que tout le monde ne pouvait pas suivre son train et elle a beaucoup progressé dans ce domaine. J'ai un conseil des sages à Montpellier avec quatre filles qui font le lien dans le groupe, elle a demandé à l'intégrer il y a un an et demi et maintenant elle apporte quelque chose de très positif. C'est une fille qui est tellement dans le dépassement de soi, dans la gestion de l'effort, dans l'exemplarité, que sans même parler de ses qualités de joueuse, elle devait finir capitaine. C'était la suite logique».

Même en dehors du football, Marion Torrent est studieuse, grâce notamment à sa mère institutrice. Celle-ci a toujours veillé à ce qu'elle n'abandonne pas ses études. «Elle a toujours été studieuse, elle a eu son bac, puis une correspondance en vente et commerce, lance Meryll Wenger. Aujourd'hui, elle vient d'avoir ses diplômes de coach sportive, elle a toujours travaillé en dehors du football.» Si la jeune femme est sérieuse et réservée en dehors du terrain, elle a beaucoup plus de rage sur le pré, où elle enfile un costume complètement différent et laisse l'émotion en dehors de la pelouse. «C'est une fille qui ne lâche jamais, elle ne se reposera pas sur ses acquis comme certaines filles le font, jure Saez. Avec elle, vous pouvez être sûr qu'elle mettra toutes ses forces dans cette Coupe du monde».
Nicolas Jambou
Réagissez à cet article
500 caractères max
ADS :