plaza (melissa) (S.Thomas/L'Equipe)

Mélissa Plaza : «Les petites filles portent le maillot de Kylian Mbappé, pas d'Eugénie Le Sommer...»

Ex-milieu de terrain de Lyon et des Bleues, Melissa Plaza est aussi docteure en psychologie du sport, auteure d'une thèse sur les stéréotypes de genre en contexte sportif. Elle vient de publier un livre intitulé «Pas pour les filles ?» où elle démonte les clichés autour du football féminin. À l'aube de la Coupe du monde, l'ancienne joueuse de 30 ans s'est confiée à FF sur le sexisme et les inégalités qui perdurent dans le traitement médiatique de sa passion.

«Pour la Coupe du monde 2019, les moyens médiatiques déployés sont proches de ceux mis en place pour les hommes. Trouvez-vous que le football féminin est enfin pris au sérieux par les médias ?
Les femmes sont prises un peu plus au sérieux qu'elles ne l'étaient, certes. Mais si vous regardez ce qu'il vient de se passer à Clairefontaine (ndlr, l'équipe féminine a été délogée du château par la présence de l'équipe masculine), vous vous rendez bien compte que le sérieux n'est pas présent partout. Les femmes restent la dernière roue du carrosse. Le pire, c'est que c'est admis. Didier Deschamps a dit qu'il n'y avait pas de débat. Effectivement un débat ce n'est jamais unilatéral. Et Corinne Diacre, qui devait éteindre le feu, a dit que cela a toujours été comme ça, que les garçons ont toujours été prioritaires... Même quand elles participent à un Mondial et qu'eux jouent trois pauvres matches. On marche sur la tête, cela n'a pas de sens.

Dans votre récent livre «Pas pour les filles ?», dans lequel vous démontez les clichés liés au football féminin, on vous sent habitée par une mission. Quel est le sens de cette quête ?
Que les femmes soient reconnues à leur juste valeur. Que cette guerre faite contre les femmes cesse. Je ne sais pas comment on peut vivre dans un monde où la moitié de l'humanité est opprimée par l'autre. Cela va bien au-delà d'un combat dans le football. Même si le football est un miroir grossissant de la société. Exemple avec les écarts de salaire. On nous dit qu'il n'y a pas de sponsor pour les femmes. Mais c'est du pipeau ! Quand il y a de la volonté politique, on va chercher du sponsoring. Quand on aura la même logique que les garçons et pas cette logique de pot commun troué qui ne profite jamais aux femmes, cela sera plus simple d'aller chercher des sponsors. Mais bon, pour l'instant ceux qui ont le pouvoir, ce ne sont pas les femmes... Puis, regardez la réaction des joueuses de l'équipe de France (ndlr : par rapport aux changements de résidence à Clairefontaine). Personne ne s'insurge. Comme si elles n'étaient que des invitées à Clairefontaine. Donc il y a encore du travail, malheureusement.

À dix ans, vous jouez déjà au football et c'est Zidane en 1998 qui vous fait rêver. À l'époque, il n'y a avait pas de footballeuses qui passaient à la télévision et auxquelles vous pouviez vous identifier ?
C'était Zidane qui me faisait rêver pendant la Coupe du monde 1998 car en même temps, il n'y avait pas de modèle femme. Encore aujourd'hui, les petites filles portent le maillot de Mbappé. Pas de Le Sommer... Signe que les joueuses ne sont pas encore assez médiatisées pour que les filles puissent s'identifier à elles.

«On part avec un siècle de retard»

Pourquoi ne retrouve-t-on pas cette égalité de médiatisation hors Coupe du monde ? Comprenez vous l'argument de la spectacularité ?
Il faut replacer les choses dans leur contexte. Les femmes ont le droit de jouer officiellement au football depuis mars 1970. Déjà, on part avec un siècle de retard. Ensuite, regardez la façon dont les filles sont accueillies dans les clubs où elles évoluent avec les garçons. Je ne suis pas sûre qu'on leur donne très envie de prolonger leur licence. Et quand elles évoluent dans des sections 100% féminine, elles sont encadrées par des bénévoles non diplômés. Alors, je ne leur jette pas la pierre. Heureusement qu'ils sont là. Mais on ne peut pas comparer ce qui n'est pas comparable. Quand les femmes auront exactement les mêmes structures, moyens matériels, moyens humains dès le plus jeune âge et quand, pour les retransmissions, on aura pas juste une caméra mise au-dessus de la tribune qui filme le match à 50 mètres et nous donne l'impression que ce sont nos grands-mères qui jouent et bien peut-être qu'on pourra considérer les choses de façon spectaculaire. Pour la Coupe du monde, TF1 devrait filmer les rencontres avec des moyens qui se rapprochent de ceux des garçons. Avec des ralentis, différents angles, plusieurs caméras... Ça change la donne en fait.

Il y a d'autres choses qui fâchent. En octobre dernier, Denis Balbir, commentateur pour le groupe M6, déclarait : «Une femme qui commente le foot masculin, je suis contre. Dans une action de folie, elle va monter dans les aiguës.» La sphère médiatique est loin d'être exemplaire...
J'ai envie de le féliciter car il a commenté cette saison avec la femme qui a la voix la plus aiguë du championnat de France : Camille Abily ! J'espère que ça va pour ses tympans. C'est intolérable d'entendre ça. Comment peut-on le laisser commenter des matches encore maintenant ? Il faut de l'exemplarité. Ce sont des mecs qui sont épinglés pour leurs propos sexistes et leur attitude misogyne. Et pour autant, rien ne se passe. C'est comme "Balance ton porc". Les mecs qui ont violé, qui ont harcelé, ils continuent de vendre des films. Rien n'a entravé leur carrière. C'est dramatique car on considère aujourd'hui encore que le sexisme, c'est de l'humour, que ce n'est pas grave. Mais remplacez le mot femme par handicapé ou juif, vous allez voir à quel point c'est grave. En Suisse, eux, ils ont interdit de stade des spectateurs après des propos sexistes. Voilà une vraie réforme.

Melissa Plaza en 2009, sous le maillot de l'équipe de France. (Mao/L'Equipe)

Même si de nombreuses femmes seront à l'antenne pour la Coupe du monde, les principaux commentateurs restent des hommes. Le football demeure-t-il leur chasse gardée ?
Bien sûr... Et en plus, on laisse une doublette d'hommes (ndlr : Grégoire Margotton et Bixente Lizarazu) qui a l'habitude de commenter les matches des hommes car on veut nous faire croire qu'on accorde de la crédibilité à la compétition. Mais la réalité, c'est qu'on ne fait pas confiance aux femmes pour commenter. Pourtant, des joueuses qui peuvent commenter, il y en a plein qui le font très bien et qui donneraient envie aux téléspectateurs de regarder les matches.

Dans les médias mais aussi dans la terminologie officielle de la FIFA, l'adjectif féminin est toujours accolé à Coupe du monde ou football, comme si c'était un autre sport ou une sous-discipline. C'est un des ces exemples de sexisme inconscient qu'on retrouve dans le monde du football ?
En effet. Quand vous voyez toutes ces joueuses qui sont obligées de se justifier sur leur féminité, de dire qu'elles sont coquettes avant tout... Mais non, t'es pas coquette avant tout, tu es une joueuse de football, une joueuse talentueuse. C'est exactement ce qu'il se passe avec l'athlète Caster Semenya, à plus grande échelle. Quand elle se rapproche du chrono des hommes, elle est accusé d'être un homme. Juste parce qu'elle n'a pas les critères de féminité qu'on attendait, parce qu'elle court en bermuda et non en bikini. Cela traduit la misogynie ambiante qui existe dans le sport. C'est exactement le même mécanisme pour les joueuses. La féminité est un droit d'entrée dans le monde du football. En gros, vous avez le droit de jouer au foot, mais attention, il ne faudrait pas trop se rapprocher des hommes, pas être trop musclée, pas être lesbienne non plus. Voilà ce que sous-entend «football féminin» : une obligation première d'être féminine. Puis qui a décidé de ce qu'était la féminité ? Moi j'ai l'impression de n'avoir jamais eu mon mot à dire.

La conséquence, c'est que les joueuses sont moins reconnues et médiatisées pour leur talent footballistique que pour leur féminité. Les médias ont leur part de responsabilité ?
Ils sont pleinement responsables de la façon dont ils médiatisent les femmes. Quand vous entendez (Denis) Balbir, quand vous entendez (Philippe) Candeloro qui balancent des trucs abjectes sur les patineuses... La façon dont elles sont médiatisées les décrédibilisent totalement. Et elles n'en ont pas conscience car elles sont pieds et poings liés. Je ne les blâme pas. Moi aussi, j'en ai fait partie. Quand vous regardez la première photo que je fais avec la sélection, quelle horreur ! J'avais les cheveux détachés, des boucles d'oreille pendantes et du gloss ! C'est en sortant du foot qu'on s'en rend compte à quel point tout ça est ridicule.

À propos du jeu, Pierre Ménès a notamment asséné des critiques sur le niveau des gardiennes. Pour ses propos, il lui a été reproché de dénigrer le football féminin. Lui considère avoir jugé le niveau des filles comme il fait avec celui des garçons. Quelle est votre position vis-à-vis de ce types de commentaires ?
J'entends que le niveau des gardiennes ne soit pas bon actuellement. J'entends que pour une fois il (Pierre Ménès) s'est concentré sur l'essentiel. Ce que je lui reproche c'est d'avoir coupé la parole à Laure Boulleau, qui, elle, aurait pu donner les raisons pour lesquelles les gardiennes ne sont pas au niveau. Sinon, la raison est objective. Regardez Sarah Bouhaddi, la meilleure à son poste actuellement, elle a commencé comme joueuse en fait. Les gardiennes se découvrent sur le tard. Puis, elles n'ont pas de spécifique gardien tout de suite. Elles doivent attendre la préformation ou la formation. Elles ne disposent pas de l'encadrement qui peut exister chez les garçons depuis tout petit. Il ne faut pas s'étonner. Ce n'est pas une question de taille des buts ou de taille des gardiennes. Sarah Bouhaddi fait 1,75m. Elle touche la barre sans problème.

Quand vous entendez ou lisez qu'avec les femmes, c'est moins physique ou qu'avec les femmes, cela va moins vite, qu'est ce que vous avez envie de répondre ?
Les gens ont besoin d'imaginer que les hommes et les femmes vont jouer différemment au football parce qu'ils sont biologiquement différents. C'est ridicule, le foot est un sport universel. Moi quand je vais jouer avec mes amis garçons, on prend plaisir sur les mêmes actions, sur les mêmes buts. Il n'y a pas de différence. Autre exemple, pour vous montrer à quel point on est formatés. J'ai un pote qui m'a dit la dernière fois que j'ai marqué un but : "Tu frappes comme un mec" avec de l'admiration dans la voix. Je lui ai répondu : "Oui, tu veux simplement me dire que je joue bien ?" Et il me dit : "Ouais, tu joues comme un mec." Sous entendu que bien jouer, cela appartient aux garçons. Il voulait dire que j'ai la motricité d'un mec. C'est complètement con. Non, j'ai la motricité d'une joueuse professionnelle. Juste ça.

«En gros, vous avez le droit de jouer au foot, mais attention, il ne faudrait pas trop se rapprocher des hommes, pas être trop musclée, pas être lesbienne non plus»

Quelles seraient les solutions pour éradiquer ces mécanismes misogynes ancrés dans le monde du football ?
Il faut éduquer. Dans toutes les sphères de la société. Il faut imposer dans tous les diplômes d'État et des fédérations un module sur l'égalité et sur les stéréotypes. Parce que, pour le moment, on est dans le déni. Et dans le déni, on n'avance pas sur ces questions. Il faut prendre conscience qu'on a tous des stéréotypes. C'est un réflexe cognitif normal et cela a des vraies conséquences sur la vie des filles, des garçons, des femmes et des hommes. Il y a tant de femmes opprimées par des hommes qui sont eux-mêmes victimes entre guillemets d'un système de domination masculine patriarcale. On vit dans une société dysfonctionnelle. On a tous une responsabilité pour changer les choses. Et les hommes en premiers. Donc il faut éduquer le plus tôt possible. Pourquoi à l'école, il n'y a pas une matière qui s'appelle égalité ? Je ne comprends pas, cela me semble aussi essentiel que les maths ou le français.

Vous participez activement à cette éducation par le biais de stages de foot mixtes pour U11-U12. Quels exercices mettez-vous en place ?
L'idée c'est de faire du football le matin, et l'après-midi de voir toutes les pratiques liées au football. Chaque jour détient son contenu éducatif : santé, citoyenneté, handicap, égalité, environnement mais aussi diététique ou préparation mentale. Cette année il y a aussi de la sensibilisation aux réseaux sociaux. C'est très large, mais c'est fait de manière ludique pour permettre aux gamins de côtoyer l'altérité. Par exemple Yvan Wouandji viendra animer un module de Cécifoot. C'est une façon pour moi de faire bouger les lignes. Je suis persuadée qu'au sortir du stage, les gamins se souviendront toute leur vie des rencontres qu'ils ont faites, des choses qu'ils ont apprises et qu'à leur tour ils pourront montrer l'exemple dans la cour de récréation.

Vous pensez que la Coupe du monde, elle aussi, peut faire bouger les lignes ou elle ne sera qu'une parenthèse enchantée ?
Cela peut être une parenthèse enchantée comme le début de quelque chose. Soit on fait de cet événement juste un one-shot et on se gargarise d'avoir médiatisé les filles. Pour peu qu'elles ne ramènent pas ce qu'on attendait d'elles et cela serait une bonne justification pour dire qu'elles ne méritent pas qu'on les médiatise. Soit on est assez intelligent pour se dire qu'il y a eu un véritable engouement, que les gens ont envie de voir ce type de spectacle et alors on continue à faire bouger les choses. On va dans les clubs, on interroge les filles pour savoir quels sont leurs salaires, leurs conditions, comment on peut améliorer les choses... Tout ne tient qu'à nous. Et à vous, les médias.»

«Les gens ont besoin d'imaginer que les hommes et les femmes vont jouer différemment au football parce qu'ils sont biologiquement différents. C'est ridicule»

Melissa Plaza a joué à l'OL de 2013 à 2015. (S.Thomas/L'Equipe)

«Il faut prendre conscience qu'on a tous des stéréotypes»

Propos recueillis par Augustin Audouin