hidalgo (michel) (PICHON JEAN CLAUDE / LECOQ AND/L'Equipe)
Disparition

Michel Hidalgo, ce fut d'abord lui la France qui gagne

L'ancien sélectionneur de l'équipe de France s'est éteint à 87 ans. Vainqueur du premier trophée des Bleus en mettant fin à la culture de la défaite dans un pays qui en était profondément imprégné, Michel Hidalgo laisse un héritage considérable.

Pour certains, il n'était qu'un nom illustre dans le grand livre des Bleus. Pour d'autres, il était le sélectionneur du foot de l'enfance ou du foot d'avant, selon les âges. Mais pour tous, il était le premier vainqueur à la tête de l'équipe de France. Oui, Michel Hidalgo s'en est allé à 87 ans et cette tristesse qui traverse désormais la nostalgie escorte finalement tous les disparus qui ont été des pionniers. Evidemment, les plus jeunes ont du mal à l'imaginer, à l'heure où la France a cousu fièrement une deuxième étoile à son maillot en jouant une troisième finale de Coupe du monde en vingt ans. Mais Michel Hidalgo aura été celui qui aura guidé le football tricolore de sélection hors des ténèbres, dans la foulée de l'épopée des Verts. Faire ce saut dans le temps, comme on prend une DeLorean dans "Retour vers le futur", c'est rappeler qu'au mitan des années 70, la France n'existait pas sur la carte du football mondial. Bien sûr, il y avait eu la superbe aventure en 1958, cette troisième place mondiale conquise en Suède, mais l'affaire était restée sans vrais lendemains. En se choisissant Michel Hidalgo en 1976 pour succéder à Stefan Kovacs dont il était l'adjoint, après dix ans d'absence de toutes phases finales internationales, le football français ne savait pas encore à quel point cela allait changer. Que tout allait changer.

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-La grande vie de Michel Hidalgo en images
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La France, éternelle perdante

Evidemment, la révolution prendra du temps, l'été 1976 n'ayant pas encore séché les larmes d'une finale de Glasgow, une cicatrice éternelle qui labelliserait longtemps, trop longtemps, la France du ballon rond comme un perdant magnifique. Mais très vite durant les qualifications pour le Mundial, Hidalgo coiffera en permanence une casquette siglée "Argentina 78". «Je voulais que l'objectif soit présent à chaque seconde dans l'esprit de chacun», expliquera-t-il plus tard. Pourquoi une telle obsession pour une simple campagne de qualifs ? L'heure de rappeler que si aujourd'hui les éliminatoires sont une promenade de santé entre footing et marche à pieds pour toute grande nation qui se respecte, l'exercice était infiniment plus périlleux en ces temps où le bloc de l'Est s'avançait avec bien moins de pays mais bien plus de forces.
«On allait en Bulgarie prendre notre petit 0-2 tranquille, et au retour on recevait des messages de félicitations parce qu'on n'avait pas pris une taule.» Marius Trésor
Une époque où comme nous le rappelait le grand Marius Trésor, taulier absolu de ces années de plomb avant qu'elles ne se transforment en or : «On allait en Bulgarie prendre notre petit 0-2 tranquille, et au retour on recevait des messages de félicitations parce qu'on n'avait pas pris une taule.» Une époque où tout se jouait lors de matches couperets, lors de soirées d'automne soudain bouillantes. Sur un fil. Et pour ne pas en tomber, Hidalgo pourra alors toujours compter sur son super-héros : Michel Platini. Car les deux Michel allaient de paire. C'est évidemment peu dire qu'Hidalgo devait presque tout à Platini. Et comment pourrait-il en être autrement quand un seul joueur est à la fois le patron mental, technique et prolifique ? Oui, la formule peut être ainsi posée : Deschamps + Zidane + Henry = Platini.
(L'Equipe)
(L'Equipe)

Ecouter avant d'imposer

Leader hors du commun, inégalé dans l'histoire du football français, le talent de "Platoche" serait à la fois le meilleur allié d'Hidalgo comme sa plus grande réserve. Avec cette idée tenace que le numéro dix des Bleus sera une sorte de sélectionneur bis, sinon le vrai sélectionneur. Une idée qui sera évidemment réfutée par les deux hommes mais qui aura de toute façon traduit une qualité finalement fondamentale du technicien d'origine espagnole : son altruisme quasi absolu. Si l'époque actuelle consacre les entraîneurs stars à l'ego sur-développé, Michel Hidalgo aura incarné jusqu'à l'extrême le dialogue et l'écoute en étant toujours tourné vers l'intérêt des joueurs, une posture qui avait déjà alors ses contradicteurs et qui aujourd'hui le condamnerait irrémédiablement sur l'autel de la faiblesse. Mais lui y voyait une force, avec pour seule préoccupation non pas son sort personnel ou son image, mais bel et bien la façon la plus efficace de mettre ses joueurs dans les meilleures conditions. Car avant de penser à la finalité, Michel Hidalgo réfléchissait au moyen. Oui, avant d'aller chercher le sacre, Hidalgo aura proposé un style. Historique. Unique.

Les Brésiliens d'Europe

Quitte à braver les conventions en alignant en cours de Mondial 1982 son fameux carré magique : Giresse, Platini, Genghini et Tigana. Soit trois numéros dix et un milieu à tout ratisser. Et quand on lui demandait comment, dans une telle configuration, si son équipe allait bien pouvoir récupérer le ballon, Hidalgo, les yeux bleus pétillants d'envie, répondait : «Vu qu'on l'aura tout le temps, ce sera le problème de l'autre équipe.» C'est dans cette révolution culturelle aussi que l'ancien joueur du Stade de Reims aura planté les graines du succès à venir.
Car en assumant sous ses ordres la possession de balle, Hidalgo allait décomplexer les petits Français, les habitués des fins de buffet en s'excusant presque de prendre les quelques restes sous le regard narquois et repu des géants de ce sport. Eux que la France avait pour habitude de regarder d'en bas. Et qu'avec la philosophie de Michel Hidalgo, elle regardera de plus en plus dans les yeux.
Car en assumant sous ses ordres la possession de balle, Hidalgo allait décomplexer les petits Français, les habitués des fins de buffet en s'excusant presque de prendre les quelques restes sous le regard narquois et repu des géants de ce sport. Eux que la France avait pour habitude de regarder d'en bas. Et qu'avec la philosophie de Michel Hidalgo, elle regardera de plus en plus dans les yeux. Forte de ce ballon qu'elle fera courir sans jamais le perdre, jusqu'à se faire surnommer "les Brésiliens d'Europe", cités aujourd'hui encore en référence par les plus grands entraîneurs, comme par les plus grands dépositaires du jeu comme Xavi.

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-L'hommage de Didier Deschamps à Michel Hidalgo
-Comment Michel Hidalgo a redoré le blason des Bleus

Séville : le cauchemar avant le rêve

Evidemment, comme toute conquête, la route du succès se bâti sur les plus grands traumatismes. Ce fut France-Bulgare 1993 pour les Bleus de 1998, probablement Knysna pour paver le chemin vers 2018. Ce sera France-RFA 1982 pour la génération Platini. Une Coupe du monde espagnole qui aura pourtant débuté dans la plus grande confusion, entre psychodrame intime pour un joueur majeur des Bleus et la défaite inaugurale face à l'Angleterre (1-3) sur fond de contestations des choix d'Hidalgo, même si certains diront sous couvert d'anonymat que ce n'était pas seulement les siens... Il lui aura fallu une vraie solidité pour résister à la tempête, et pour bien gérer l'opinion qui, après la performance de Genghini face à l'Autriche (1-0) en l'absence du capitaine (blessé), pose cette question qui paraît aujourd'hui incroyable : les Bleus jouent-ils mieux sans Platini ? Et face à l'Irlande du Nord, Hidalgo, plutôt que de trancher, aligne tout ce petit monde ensemble (une idée largement suggérée par Platini, dit-on) avec une réussite totale (4-1) pour aller vers cette demi-finale de légende. Ce 8 juillet à Séville, les anges bleus tutoient les cieux avant d'être foudroyés en plein vol au cours d'une prolongation d'anthologie par des Allemands plus terre à terre que jamais, quitte à envoyer Battiston au sol. Le fol espoir était envolé, la France une nouvelle fois ramenée à son rang de loser magnifique...
L'équipe de France de l'Euro 84. (PICHON JEAN CLAUDE / LECOQ AND/L'Equipe)
L'équipe de France de l'Euro 84. (PICHON JEAN CLAUDE / LECOQ AND/L'Equipe)

Un trophée pour l'éternité et un regret pour toujours

Sauf que c'est dans cette épreuve que Michel Hidalgo va révéler le meneur d'hommes qu'il était aussi, à sa façon. Contenant son propre chagrin, il porte un à un ses joueurs pleurant tous comme des enfants, les soutient et voit probablement dans cette tristesse infinie et inconsolable le signe que cette équipe est prête pour quelque chose de très grand. Avant le Mondial, ils auraient tous signé pour une demi-finale. Après Séville, ils ne voudront rien d'autre que la victoire. Et Hidalgo lance la mission Euro 84 à domicile en enchaînant les matches sans défaite (deux en deux ans), instillant un sentiment d'invincibilité nouveau pour des Bleus qui sentent que leur heure est venue, à commencer par le premier d'entre eux qui au sortir de la saison 1983-84 glane un Scudetto avec la Juve et sa première victoire européenne en Coupe des vainqueurs de Coupes, et débarque au Championnat d'Europe en déclarant à tous ses équipiers : «Maintenant, je ne perds plus.» Même au rami, Platini avait désormais systématiquement la meilleure main. Le reste ? Une symphonie en cinq actes, neuf buts du Maestro, une folle course de Tigana au bout de la nuit marseillaise en demie contre le Portugal, la cagade pour l'éternité d'Arconada en finale et ce trophée continentale qui met fin à quasiment un siècle de défaites. Au bout de huit ans et demi d'exercice, Hidalgo passera le flambeau à son adjoint Henri Michel, pour respecter sa promesse, alors qu'il n'avait lui-même que 51 ans et qu'il se sentait assez vaillant pour continuer. Ce passage de témoin restera son grand regret pour toujours. Mais avant d'être un ambitieux et un conquérant, il était un homme de valeurs, et donc de parole.

Une voie pour 1998 et 2018

Fatalement, ce premier succès aura permis à la France de connaître enfin sa première fois. Et comme toutes les premières fois, ça ne s'oublie pas. Car ce premier sacre aura fait office de déclencheur pour le football français. Avec le même été, une victoire aux Jeux Olympiques de Los Angeles face, tiens tiens, au Brésil. Et probablement que sans les blessures de Giresse et Platini, les Bleus auraient été tout près de la grosse timbale au Mundial 1986. Surtout, cette victoire de 1984 aura fait sauter ce petit verrou niché dans l'inconscient de chaque Français, qu'il soit joueur, entraîneur ou supporter. C'était désormais possible. Et Hidalgo, en articulant une équipe cohérente pour placer son meilleur joueur dans les meilleures conditions, aura indiqué une certaine méthode. C'était tout pour l'attaque avec lui, ce sera tout pour la défense sous Aimé Jacquet avec pour idée directrice de bâtir un bloc de granit et laisser Zidane assurer la création en liberté, un peu à l'image de Griezmann sous les ordres de Didier Deschamps. Et c'est probablement aussi la plus belle victoire pour Hidalgo, un homme profondément marqué par ses passages dans des écoles de beau jeu comme Reims et Monaco en tant que joueur, et qui aura su conduire les Bleus à leur premier sacre avec un panache nettement supérieur à ses glorieux successeurs. Pour un technicien dont certains ont pu contester la véritable valeur, laisser comme trace un palmarès et un style est assez considérable et invite à poser cette question ironique : qu'est-ce que ça aurait été s'il avait été bon ? Loin de ces débats qui ne lui avaient jamais fait perdre sa gentillesse et son profond respect pour tout le monde, il s'est éteint jeudi, chez lui, à Marseille. En restant à jamais le premier.
Dave Appadoo
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conejo34 27 mars à 18:04

Bel hommage

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