(L'Equipe)

Paolo Maldini en 2009 : «J'ai connu tant de beaux moments...»

En ces temps de confinement, FF vous propose de (re)découvrir plusieurs grands entretiens parus dans l'histoire de notre magazine. Retour en 2009 avec Paolo Maldini, presque 41 ans, qui venait de disputer son 900e match avec le Milan.

Nous sommes en mai 2009. A presque 41 ans, Paolo Maldini vient tout juste de disputer son 900e match avec le Milan, et est à quelques jours de raccrocher les crampons. Lorsque sa voiture s’est approchée des grilles de Milanello, la gorge de certains d’entre eux s’est nouée. Les plus jeunes n’étaient même pas nés lorsque Paolo prenait le même chemin, un quart de siècle plus tôt, pour pénétrer dans le repère du Milan. Mais tout le monde est bien conscient que c’est une période exceptionnelle qui tire à sa fin. Lors de l’hiver 1984-85, Paolo Maldini, prometteur défenseur de la formation "primavera" coachée par Fabio Capello, avait intégré l’équipe première, accueilli à bras ouverts par Nils Liedholm, vieille gloire du club (aujourd’hui disparu), ancien coéquipier et ami de Cesare Maldini, le père du "gamin "

Nils, "Il Barone", avait incorporé Paolo au déplacement à Udine. La blessure d’un titulaire de l’époque, Sergio Battistini, l’avait conduit à lancer le débutant en Serie A ce jour-là. Début d’une aventure hors du commun, de vingt-cinq saisons au plus haut niveau. En ce mois de mai 2009, la boucle est bouclée : Paolo Maldini s’apprêtait la semaine dernière à jouer à Udine, clin d’œil du hasard, son 900e match avec le Milan, avant de faire ses adieux à San Siro face à la Roma, puis, enfin, de tirer définitivement sa révérence, dimanche 31 mai, sur le terrain de la Fiorentina. Derniers pas dans le football d’un géant de ce jeu, d’un footballeur d’exception. D’un garçon d’une simplicité et d’une disponibilité extraordinaires, aussi, qui a confié ses dernières impressions à France Football, aussi vrai et attachant qu’il y a quatorze ans, lors de sa première rencontre avec notre journal. Emotion, classe, sincérité... Paolo va nous manquer.

«Paolo, le moment tant redouté par tous les passionnés de football arrive à grands pas : dans moins de deux semaines, vous allez raccrocher vos crampons. La mélancolie n’est-elle pas en train de vous gagner ?
Disons que, pour l’instant, je ne me laisse pas submerger par l’émotion. Pas plus que je ne pense à ce qui occupera mes journées dans quelques semaines. Ou que je ne me demande si je sentirai un vide, au quotidien, après des années à jouer, à m’entraîner. Tous simplement parce qu’à l’approche de ma retraite, entre les interviews, les demandes diverses de mon entourage, de ma famille, mes journées sont très occupées. Et en plus, il y a l’aspect sportif : nous devons préparer au mieux les trois dernières rencontres de la saison, face à des équipes de premier plan, qui ont toutes encore des objectifs à atteindre en Championnat. Les rendez-vous à honorer, la fatigue accumulée, l’esprit toujours occupé : impossible de gamberger !

Il y a quelques semaines, vous avez consulté le professeur Martens, qui a garanti que l’état de vos genoux ne posait aucun problème, et votre condition physique est excellente. Il est d’ailleurs indicatif qu’au terme du Championnat seuls Seedorf et Zambrotta, ainsi peut-être que Jankulovski, auront passé plus de temps que vous sur le terrain cette saison... Vous pourriez parfaitement continuer à jouer ?
En effet, physiquement et psychiquement, je pourrais très bien entamer une autre saison. Mais je ne reviendrai pas sur ma décision. Et c’est justement parce que je suis en train de boucler cette saison sur un standard élevé que je veux m’arrêter. Pas question de faire la saison de trop : je pars en pleine possession de mes moyens (une pause). Faire une campagne de plus, cela voudrait dire penser à une nouvelle préparation, à gérer mon physique en risquant de connaître certains problèmes qui m’ont épargné cette saison. Et, au bout du compte, vivre peut-être un exercice bien moins envoûtant que celui-ci. (Paolo se met à sourire.) Je n’ai quand même pas décidé d’arrêter de jouer à trente et un ou trente-deux ans, mais à quarante et un ans ! Bien sûr, le fait que les gens insistent pour me voir continuer me touche. Et cela me conforte dans la décision prise au printemps 2008. Celle de prolonger encore douze mois ma carrière.

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«Avec moi, c'est une génération entière qui finit de laisser sa place»

Après les adieux de "Billy" Costacurta, voilà deux ans, vous disiez : "quand je vois un coéquipier prendre sa retraite, je sens mourir un peu de moi..."
C’est vrai. Et je sais que mon départ va signifier une coupure définitive avec ce Milan AC de la fin des années 1980 et du début des années 1990. Avec moi, c’est une génération entière qui finit de laisser sa place.

Vos rapports avec les plus jeunes devaient être bien différents de ceux que vous entreteniez avec les Baresi, Costacurta ou Tassotti ?
J’ai presque quarante et un ans, mais je ne me trouve en aucune manière en décalage avec mes coéquipiers d’aujourd’hui. Je suis encore vraiment à mon aise avec tout le monde, y compris les jeunes de dix-huit ou dix-neuf ans du groupe. Je fréquente toujours volontiers ce milieu du football de compétition.
 
Vous n’avez pour le moment pas fait état de projets. Eprouvez-vous le besoin de décrocher un peu ?
L’idée est, en effet, de couper quelque temps. Plus ou moins jusqu’en septembre. A ce moment-là, je penserai à ce que je pourrais faire par la suite. Serai-je encore dans ce milieu ? Je ne sais pas. En temps voulu, j’étudierai les différentes pistes. Dans ou en dehors du football ? Cela dépendra des propositions.

Une chose semble cependant acquise : vous ne souhaitez pas devenir entraîneur...
Tout à fait ! Et vous savez pourquoi ? Parce que le métier d’entraîneur concentre toutes les choses que je n’aime pas dans le football. C’est vrai que diriger une équipe permet de garder le contact quotidien avec le terrain, les entraînements, toutes ces choses que je prends plaisir à faire. Mais, malheureusement, il y a le revers de la médaille : les débats sans fin avec les médias, la pression incessante de la part des dirigeants, les problèmes à régler sans arrêt avec les joueurs, etc. Et puis, devenir entraîneur signifie se faire à l’idée de changer de ville. Je ne l’ai jamais fait étant joueur, alors...

En observant une photo de Milan-Steaua, votre première finale de Coupe des champions, en 1989, on se rend compte que vous êtes le seul avec Giovanni Galli à ne pas s’être orienté vers une carrière sur le banc. Vous n’allez pas, comme lui, toucher à la politique* ?
(Paolo éclate de rire.) Oh, il n’y a aucun risque là-dessus !

Plus sérieusement, existe-t-il un autre secteur que le football qui vous tenterait ?
Sincèrement, je n’ai encore rien décidé sur mon futur. Comme j’ai le privilège d’être à l’abri du besoin, je pourrai me permettre de choisir quelque chose qui me passionne. Sans contrain­tes excessives, ni stress. Tout le contraire de l’entraîneur, en somme !

Comme beaucoup d’anciens Rossoneri, vous pourriez continuer à collaborer avec le Milan...
C’est sûr que l’on ne peut qu’être attiré par ce club, son histoire en permanence sur les sommets. Son sens de la tradition et la reconnaissance envers les joueurs qui en ont porté le maillot. Beaucoup parlent du Milan comme d’une seconde famille. Mon lien personnel est double, voire triple ou plus encore : je suis né à Milan, je suis le fils d’un ancien du club, capitaine, comme moi aujourd’hui, et mes gamins y jouent déjà ! Il existe un attachement incroyable à ces couleurs.

Votre carrière, si dense, si riche en trophées, en records et exploits divers, a un côté presque unique. Quel en a été, selon vous, le sommet ?
Je retiendrai plusieurs périodes. Il y a notamment celle allant de 1991 à 1994, où avec le Milan et la sélection nous avons obtenu d’excellents résultats. Je pense en particulier à l’année 1994 avec Scudetto, Ligue des champions et finale de Coupe du monde. Au plan de la performance pure, un millésime exceptionnel. En ce qui concerne mon rendement personnel, je suis très fier aussi de 2003, lorsque j’ai disputé tous nos 19 matches de C1, préliminaires compris, et un total de 49 rencontres officielles avec le Milan (en 2002-03, il aura été le plus présent des Rossoneri). Surtout que nous avons remporté la Ligue des champions à Manchester. Et pourquoi ne pas aussi considérer l’actuelle saison comme un point fort de ma carrière ? Etre parvenu à rester compétitif au plus haut niveau à plus de quarante ans et dans un football beaucoup plus physique qu’autrefois, ça n’est pas négligeable.

«Etre parvenu à rester compétitif au plus haut niveau à plus de quarante ans et dans un football beaucoup plus physique qu'autrefois, ça n'est pas négligeable.»

Maldini après la victoire en Ligue des champions en 2003. (PREVOST/L'Equipe)

Avec votre retraite, le football italien perd un défenseur central de référence. Inquiet pour la relève ?
Il y a des jeunes de qualité, comme ce Bocchetti du Genoa. Et puis des joueurs tels que Chiellini, de la Juve, un latéral passé au centre et qui en prenant de l’expérience pourrait devenir l’un des meilleurs. D’ailleurs, on trouve de plus en plus de défenseurs qui se recyclent, qui ont touché aux différents rôles. Quant à se faire du mouron pour le football italien, je répondrais que le constat est ­général : il n’y a pas tant de noms nouveaux que ça sur l’échiquier international !

Vous avez toujours considéré Franco Baresi au-dessus de la mêlée. Que pensez-vous avoir hérité de lui ?
Franco était respecté parce qu’il donnait tout sur le terrain, en match ou à l’entraînement. C’était un exemple à suivre. Et puis, il parlait peu et agissait : une chose que je tiens de lui.

Aucun de vous deux n’a remporté le Ballon d’Or France Football : est-ce une injustice ?
Etre primé m’aurait bien évidemment honoré. Je suis passé assez près à ­plusieurs reprises, sans être sacré. C’est la vie. J’ai connu tant de beaux moments dans ma carrière que je ne peux pas me plaindre.

Parmi tous vos records, lequel vous tient particulièrement à cœur ?
Tous ceux attenant à une importante série de matches pour mon club sont la démonstration d’un fort attachement au Milan. Je suis également très fier des cinq Ligues des champions à mon palmarès, même si le record est à Gento avec six. Cinq dans le football moderne, c’est un sacré chiffre. Surtout que les victoires s’étalent sur presque vingt ans. Cela donne une idée de continuité.

L’attaquant le plus fort que vous ayez affronté ?
Diego Maradona ! Et je garde un ­souvenir très marqué de mes deux confrontations avec Chris Waddle, contre l’OM. Il m’avait bien fait ­souffrir ! »

«Nils Liedholm, je lui voue une reconnaissance éternelle»

Réaliser une grande carrière, c’est aussi faire les bonnes rencontres. Dans votre parcours, trois noms dominent : Liedholm, Capello, ­Ancelotti.
Nils Liedholm, qui avait joué avec mon père, est celui qui m’a lancé dans le grand bain, à un peu plus de seize ans. Ce fut pour moi un véritable maître, sportivement et humainement. Le jour où il me propulsa en Serie A, à Udine, il m’a dit : “Fonce et amuse-toi !”. Je lui voue une reconnaissance éternelle. Fabio Capello a été mon entraîneur chez les jeunes, en “primavera”. C’est lui qui m’a fait devenir un vrai pro. Quelques années plus tard, je l’ai retrouvé à la tête de l’équipe première, dans ce Milan formidable des “Invincibili” (les Invincibles, surnom d’une équipe invaincue pendant 58 matches d’affilée en Serie A). Enfin, Carlo Ancelotti, un compagnon de route de tant d’années, d’abord comme coéquipier puis comme entraîneur. Il est à la tête de l’équipe depuis huit ans. Cela vaut plus que n’importe quel discours !

Vous avez également joué au sein du Milan d’Arrigo Sacchi, avec ses conceptions du jeu révolutionnaires. Furent-elles faciles à imposer ?
Comme toujours, avant que les résultats ne viennent, le credo de Sacchi en faisait douter plus d’un. Mais les victoires ont balayé tout ça et ont permis d’aller encore plus loin dans nos convictions. L’atout sur lequel pouvait compter Sacchi est qu’en arrivant il trouvait une ligne défensive déjà bien en place avec cinq joueurs (moi, Baresi, Tassotti, Costacurta, Filippo Galli) et qui réunissait force, volonté, technique et caractère. Peut-être la plus forte qu’ait connue le Milan. Il est vrai aussi que l’on ne partait pas de zéro puisque déjà depuis trois ans nous évoluions dans cette direction - la défense de zone - avec Liedholm.

Vous êtes considéré comme l’un des plus grands arrières gauche de l’histoire. Mais vous avez aussi régulièrement côtoyé les sommets comme défenseur central. A quel poste pensez-vous avoir atteint la plénitude ?
Peut-être dans les deux. Car j’ai souvent eu à passer d’un rôle à l’autre au sein d’une même compétition, comme lors du Mondial 1994, ou dans une même saison. Même s’il est vrai que, depuis 1997, j’ai surtout évolué en défense centrale.

«Je suis très fier des cinq Ligues des champions à mon palmarès. Cinq dans le football moderne, c'est un sacré chiffre.»

Roberto Notarianni

*Giovanni Galli venait alors de se lancer dans la campagne des élections municipales de Florence.