gastien (pascal) (L.Argueyrolles/L'Equipe)
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Pascal Gastien parle de jeu, et c'est passionnant : «Je ne peux pas gagner n'importe comment»

En cette période de confinement, FF vous propose de (re)découvrir notre "entretien jeu" avec Pascal Gastien, en début de saison dernière. Conversation passionnante avec un amoureux du football.

«Cette semaine (NDLR : L'été dernier), dans son nouveau numéro, France Football publie ses dix vraies raisons de kiffer la Ligue 2. La première est consacrée aux coaches à scruter. Il est même noté, à votre sujet : "Pour l'identité qu'il tente d'imprimer, pour les idées qu'il essaie d'exprimer et pour la direction dans laquelle il souhaite voir aller sa formation, il sera encore l'un de ceux sur qui il faudra avoir l'œil."
(Il sourit.) Il n'y a rien d'extraordinaire dans ce que l'on fait. J'ai mes propres convictions sur le jeu, ça, c'est clair. Avec une méthodologie pour essayer de les mettre en place. On ne fait que des choses qui nous paraissent logiques, simples. On ne réinvente pas le football à Clermont-Ferrand.

Lire : Dix vraies raisons de kiffer la Ligue 2 cette saison

C'est quelque chose qui suscite l'attente.
Oui, maintenant, les gens se sont habitués à ce que l'on créé du jeu chez nous. À tous les matches, que ce soit à domicile ou à l'extérieur. On est parti sur ce projet et on veut le mener à bien. Je suis convaincu que c'est un jeu qui doit nous permettre de gagner.
Est-ce une "victoire" d'avoir attiré cet œil curieux des spécialistes et des passionnés du football ?
Une victoire, non. Je suis quelqu'un qui aime surtout gagner. Quand je fais le bilan des équipes qui gagnent, en fonction des moyens et des joueurs qu'il y a, la meilleure façon d'y parvenir c'est d'essayer de jouer et d'avoir le ballon. Tout le monde n'est pas convaincu de ça, moi je le suis. On essaie d'avoir le ballon, de créer des choses, de contourner l'adversaire à travers nos déplacements, nos mouvements. C'est juste ça.

«À chaque match, j'ai l'impression d'apprendre et de voir quelque chose de nouveau»

Comment appréciez-vous qu'on mette en avant votre travail ?
Objectivement, je n'écoute pas trop. J'ai toujours eu ces convictions, même quand j'étais en formation. Ça me flatte un petit peu, bien sûr. Je suis content qu'on reconnaisse ce genre de footballs. Mais on est avant la saison, et je sais que tout va bien maintenant, mais que tout le monde va me tomber dessus pendant si cela ne se passe pas bien en disant qu'il aurait dû s'adapter, il aurait dû... J'ai des convictions fortes, et personne ne me les enlèvera. J'écoute aussi beaucoup, je lis ce que font d'autres entraîneurs au plus haut niveau et en dessous, car j'apprends de ceux qui sont en dessous. Je vais voir tous les matches des équipes de jeunes. À chaque match, j'ai l'impression d'apprendre et de voir quelque chose de nouveau. Ensuite, j'essaie de faire à ma sauce.

Qu'avez-vous ressenti en mai dernier au moment de recevoir le Trophée UNFP du meilleur entraîneur de Ligue 2 ?
Honnêtement, c'était une immense surprise parce qu'on avait mal fini le Championnat (NDLR : 4e à la mi-janvier, Clermont a terminé à la 10e place). C'était une reconnaissance de la part des entraîneurs de Ligue 2 : pour moi c'est quelque chose d'important. J'étais vraiment fier de cette reconnaissance.
Est-ce dans ce genre de moments que l'on se rend compte d'une certaine progression ?
Peut-être, oui. Je sais que je suis meilleur maintenant qu'il y a dix ans. Il n'y a aucun doute là-dessus. Je suis beaucoup plus clair dans mes idées. Et pour les mettre en place, je pense être plus cohérent aujourd'hui. Je suis meilleur dans la manière de faire passer mon message. Aussi bien verbalement que sur le terrain, à travers les séances.

Comment se sent-on à l'approche d'une nouvelle saison pour vous qui connaissez maintenant très bien ce Championnat ?
Chez nous, il y a tout de même pas mal d'incertitudes parce qu'on a encore beaucoup changé de joueurs (NDLR : 8 arrivées et 12 départs au 24 juillet). Des joueurs importants sont partis cette saison encore. On part quand même dans l'inconnu. On a gardé cette base de jeu parce qu'on n'a pas énormément perdu de défenseurs et de milieux axiaux. Donc notre jeu s'est rapidement mis en place lors des matches amicaux. On a beaucoup, beaucoup de choses à peaufiner sur le plan offensif comme sur les relations entre les lignes. On est au tout début. On apprend à se connaître.

Vous auriez eu besoin de trois semaines de préparation en plus...
Oui, bien sûr. Mais c'est compliqué, comme toutes les équipes. Nous, on se doit d'être très au point collectivement pour exister dans ce Championnat.

«En L2, il y a de bons entraîneurs qui ont des capacités à bien faire jouer leurs équipes»

Vous démarrez votre sixième saison sur un banc en Ligue 2. Aimez-vous encore cette division ?
Oui, bien sûr. Sur le terrain, je suis bien avec mes joueurs. Je suis bien à l'entraînement pour toujours trouver des choses un peu nouvelles afin que ce ne soit pas rébarbatif, mais surtout efficace. En Ligue 2, je trouve qu'il y a beaucoup d'organisations différentes, de jeux différents. Il y a toujours des surprises à tous les matches. Il n'y a rien de préétabli, tout est possible. Les entraîneurs recherchent plein de choses, plein de nouvelles manières de jouer. C'est un Championnat de qualité. Je trouve que les équipes jouent de plus en plus. Les entraîneurs aiment faire jouer leurs équipes et prennent certains risques. Il y en a beaucoup qui recherchent des nouvelles choses. Peut-être y a-t-il un peu moins de pression... Même si sur la saison qui arrive, je pense qu'il va y avoir une énorme pression sur les équipes qui veulent monter. Avec les nouveaux droits télés dans un an. Ça va être un énorme Championnat, l'un des plus gros qui n'a jamais existé. Avec des anciennes équipes de Ligue 1 réputées qui vont se retrouver certainement en haut du tableau. Les équipes bâtissent de gros effectifs. Tout le monde voudrait monter. Il y a donc beaucoup de très grosses équipes, avec des jeunes joueurs qui sont capables, à un moment donné, d'évoluer en Ligue 1 très rapidement. C'est intéressant.

Etes-vous lassés ou agacés de lire ou entendre parfois certains commentaires sur les étiquettes pas toujours reluisantes sur cette Ligue 2 ?
Ça agace, oui, parce que ce n'est pas justifié, à mon avis. Mais je l'entends de moins en moins. Des équipes comme Lens, ça joue au football. L'an dernier, Brest, ça jouait. Même chose avec l'AC Ajaccio et Olivier Pantaloni qui a toujours bien fait jouer ses équipes, même s'ils ont été en difficulté. En Ligue 2, il y a de bons entraîneurs qui ont des capacités à bien faire jouer leurs équipes.

Vous voyez des choses qui vont dans le bon sens.
Ça va dans le sens du jeu, ça c'est sûr.
«J'aime avoir la possession. J'essaie de faire pratiquer un jeu complet à mon équipe. Être bon dans les transitions, être capable de provoquer le désordre chez l'adversaire par un jeu de position»
La pression n'existe pas à Clermont ?
On se la met tout seul, à l'intérieur du club ou du vestiaire. On sait qu'on a un petit budget mais cela ne nous empêche pas d'avoir des ambitions dans le jeu, et donc des ambitions au niveau du classement. Mais on ne peut pas se permettre de le claironner. On n'a pas un effectif qui peut concurrencer ceux d'Auxerre, Guingamp, Lorient... La preuve : on perd chaque année des joueurs. Dans les années à venir, j'espère qu'on va pouvoir rattraper notre retard. Mais je ne me plains pas du tout. Quand j'ai signé ici, je savais où je mettais les pieds. C'est enrichissant aussi, de reconstruire, rebâtir tous les ans. Ça nous oblige à repenser à chaque fois notre équipe. Donc on ne peut pas s'endormir.

Évoquons les convictions fortes que vous parliez en début d'interview. Comment définissez-vous le style Pascal Gastien ?
J'aime avoir la possession. J'essaie de faire pratiquer un jeu complet à mon équipe. Être bon dans les transitions, être capable de provoquer le désordre chez l'adversaire par un jeu de position. J'aime que mon équipe aille aussi vers l'avant. Cette manière-là de jouer fait partie de mes convictions fortes. Tout comme avoir le ballon. À travers les jeux d'entraînements, je tente de réaliser ça parce que c'est toujours compliqué de pouvoir avoir le ballon. Mais par un jeu de mouvement, de position, on réussit assez souvent à le posséder.

Que préférez-vous entre avoir le ballon et aller au but adverse en trois ou quatre passes, et établir une phase de possession d'une minute et trente secondes pour finir par aller chez l'adversaire ?
Je préfère avoir une grosse phase de possession. J'ai envie que mes joueurs essaient de rechercher la faille chez l'adversaire ou en tout cas de provoquer cela. C'est notre manière de penser.

Est-ce facile à votre niveau ?
Tout est difficile. On travaille, comme tout le monde.

Comment travaille-t-on l'intelligence d'un joueur ?
Ce sont tous les jours à travers les jeux à thème. Des jeux réduits ou à onze contre onze avec des contraintes. J'entends aujourd'hui parler de périodisation tactique. Je n'ai pas une programmation à l'année. Je sais où je veux aller, ensuite, je fais aussi en fonction des joueurs à ma disposition. J'essaie de m'adapter aux qualités et aux défauts. Je n'ai pas une périodisation qui se répète tous les ans.
Comment imaginez-vous vos exercices d'entraînement ?
J'ai une base. Ensuite, j'aime chercher. À Niort, avec Franck Azzopardi (NDLR : Son adjoint), on passait des après-midis à faire des entraînements. Pour en établir un d'une heure et demi, on passait quatre ou cinq heures. On recherchait vraiment de nouvelles choses pour que les joueurs puissent évoluer. On passait beaucoup, beaucoup de temps à créer nos séances. C'est aussi ça qui me plaît dans le football. Je n'ai pas perdu cette flamme. Je n'ai pas non plus dix milles exercices que je répertorie. C'est pour ça, qu'en plus de ma base, je mets certaines contraintes différentes année après année pour être le plus proche possible du jeu.

«Je pense que tout marche pour avoir des résultats à condition d'être cohérent»

Quand vous parlez de votre projet de jeu à vos joueurs, et notamment aux nouveaux : sentez-vous qu'ils sont en permanence réceptifs ?
Sur les deux ans qui ont passé, j'ai eu des joueurs extrêmement sensibles à notre manière de jouer et à la manière dont on travaillait à l'entraînement. Des joueurs dans la réflexion sur le jeu, et ça, pour un entraîneur, c'est le Graal pour moi : convaincre de mes convictions à travers des entraînements, à travers des séances.

La périodisation tactique que vous évoquiez est un concept beaucoup entendu ces derniers temps. Est-ce une mode ?
C'est à la mode. Pour tous les entraîneurs, je pense que c'est bien d'avoir un fil conducteur, avec des principes de jeu qu'on peut retrouver en périodisation tactique.

Mais c'est peut-être quelque chose à ne pas galvauder...
Oui, je pense aussi. Je m'en rapproche un peu, mais je ne suis pas dans la périodisation tactique. Je ne fais pas ça le lundi, ça le mardi. Je sais comment travaille Mourinho, où chaque séance est quasiment orientée de la même manière. Je ne fonctionne pas comme ça. Mais il a eu de grands résultats quand même... C'est que ça marche. Dans le football, je pense que tout marche pour avoir des résultats à condition d'être cohérent dans ce que l'on fait. Le reste, c'est de la littérature. C'est la seule vérité qu'on peut avoir. On dit souvent que la vérité, dans le football, c'est qu'il n'y en a pas. Et je pense que c'est une bonne phrase. Tout est possible.

La cohérence est-elle un pilier chez vous ?
Je l'espère. J'espère être cohérent à chaque séance par rapport à notre projet de jeu.
«J'ai lu Guardiola qui dit qu'on ne peut pas bien attaquer si on n'a pas déjà fait une quinzaine de passes pour mettre en difficulté l'adversaire. C'est un bon principe.»
Vous êtes-vous vraiment reposé pendant cette trêve estivale ?
C'était compliqué, cette année, par rapport au recrutement.

Est-on en permanence connecté ?
Oui. J'ai lu Tuchel, Guardiola... J'ai relu Cruyff. J'ai toujours envie d'apprendre, d'essayer de trouver de nouvelles choses chez les autres. Je copie aussi les autres tout en essayant de faire ma propre idée sur le jeu. Mais tout le monde a à apprendre de tout le monde. Donc j'ai passé pas mal de temps à lire des bouquins sur les autres.

Y a-t-il un principe ou une phrase qui vous a marqué ?
J'ai lu Guardiola qui dit qu'on ne peut pas bien attaquer si on n'a pas déjà fait une quinzaine de passes pour mettre en difficulté l'adversaire. C'est un bon principe, à mon avis.

Un principe à votre image...
Oui, bien sûr.

Est-ce une certaine jouissance dès que son équipe parvient justement à appliquer cette idée-là, avec un but au bout ?
Ah, oui, c'est bon ! C'est bon de voir son équipe finir une action, après une phase de jeu construite. Mais combien d'échecs avant de réussir (Il sourit.) ?

S'il y avait bien moins d'échecs, Clermont serait peut-être en Ligue des champions...
On est bien d'accord !

«La Ligue 1, ce n'est pas ce qui m'empêche de dormir tous les jours»

C'est une question qu'on vous a peut-être déjà énormément posé mais est-il, pour vous, plus important de gagner ou de bien jouer ?
J'aime quand même bien jouer... Mais j'aime beaucoup gagner. Je ne peux pas gagner n'importe comment. C'est difficile.

Qu'avez-vous pensé du niveau global des compétitions de l'été ?
J'ai trouvé ça assez fermé, notamment la Copa America.

Ça n'a pas dû trop vous plaire...
C'était moyen. C'est pour ça que les gens doivent regarder la Ligue 2 !

Verra-t-on un jour Pascal Gastien en Ligue 1 ?
Peut-être. J'espère. Ce n'est pas ce qui m'empêche de dormir tous les jours. J'aimerai, à un moment donné, franchir le cap.

Elle ne vous fait pas peur par rapport à votre modèle ?
Non, non, ça ne me fait pas peur. Je vois des entraîneurs, anciens formateurs, qui aiment le jeu, comme Olivier Dall'Oglio, qui ont réussi en Ligue 1. Je vois Bernard (Blaquart, coach de Nîmes) qui réussit aussi très bien. Il y a plein d'entraîneurs qui prônent le jeu. Donc il n'y a aucune raison... À partir du moment où vous avez un jeu cohérent, il n'y a pas de raison de ne pas avoir de réussite au bout.

Craignez-vous que votre méthode et vos principes puissent être sujets à interrogations par des présidents ou des directeurs sportifs en Ligue 1 ?
Peut-être. Ce serait dommage. Je pense toujours que le football doit rester un spectacle. Si on veut attirer du monde dans les stades, c'est quasiment obligatoire de fournir un bon spectacle. Donc je pense que les dirigeants ont tout intérêt à prôner ce genre de jeux.»
Timothé Crépin
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