Raphinha s'est entraîné pendant une petite heure. (B. Le Bars/L'Equipe).      ( / )

Percutant, mature mais irrégulier : portrait de Raphinha, la plus grosse recrue de Rennes de l'été

Engagé par Rennes le dernier jour du mercato pour plus de 20 millions d'euros, Raphinha est un joueur encore méconnu en dehors du Portugal. Portrait d'un diamant brut qui reste encore à polir.

Il traîne à petits pas, le long de la ligne, tandis que le jeu se déroule de l'autre côté. Alors que le ballon s'approche, il s'agite un peu. Lorsqu'il le reçoit dans les pieds, il s'anime. Percussion côté droit, crochet à l'entrée de la surface, frappe enroulée en pleine lucarne opposée. Le 25 août dernier, pour son avant-dernier match avec le Sporting Portugal, Raphinha offre une parfaite démonstration de ses qualités. «Ce match contre Portimonense (victoire 3-1, doublé du Brésilien) est pour moi son match référence, juge Alexandre Lourenço, qui gère le compte Twitter du Sporting CP France. Il est rempli de talent, sa frappe est précise et puissante, il possède une bonne qualité de passe aussi.» Avis confirmé par un expert, Julien Stéphan lui-même, lors de la présentation de sa dernière recrue de l'été : «C'est un joueur d'élimination, de percussion, de dribbles, capable de faire les dernières passes et de marquer des buts, en gagnant des un contre un». Avec un effectif orphelin des arabesques d'Ismaïla Sarr, le Stade Rennais semble avoir trouvé son nouveau facteur de déséquilibre.

Un joueur en évolution

Raphinha est à peu près aussi connu du public français que de celui de son pays de naissance, c'est-à-dire très peu. Et pour cause : il n'a jamais joué un match professionnel au Brésil. Formé à Avai, l'ailier est débauché par le Vitoria Guimaraes pour quelques centaines de milliers d'euros, début 2016. Il a tout juste 19 ans. «Il arrive d'abord en Deuxième Division, avec l'équipe B, où personne ne le connaît, raconte Vincent, qui gère le compte Twitter francophone du club portugais. Mais on remarque très vite qu'il n'a rien à faire en équipe B.» Après 17 petites minutes en Liga Sagres la première année, une pré-saison 2016-2017 convaincante marque le tournant de sa carrière au nord du Portugal. Peu à peu titulaire indiscutable, Raphinha évolue au départ sur la gauche d'un 4-2-3-1, mais bénéficie de beaucoup de liberté de mouvement. L'actuel attaquant de Chambly, Junior Tallo, a évolué avec lui durant la saison 2017-2018. Il se souvient : «Je le trouvais meilleur quand il partait de la droite. Je gardais le ballon, en pivot, et lui en profitait pour prendre les espaces. C'est un joueur qui a une main à la place du pied gauche, qui tire bien les coups de pied arrêtés, et qui sent très bien les coups, comme un vrai numéro 9». La preuve par l'exemple : cette saison-là, sa meilleure à ce jour, Raphinha marque 18 buts en 43 matches.

Le Sporting Portugal flaire le bon coup et pose 6,5 millions d'euros sur la table, la deuxième plus grosse vente de l'histoire du Vitoria (derrière Bebé à Manchester United en 2010). Le transfert est conclu dès janvier 2018 mais le gaucher ne rejoint Lisbonne qu'à l'été. Et poursuit sur son excellente lancée, au point de recevoir les compliments de son idole, Ronaldinho, né comme lui à Porto Alegre : «Il ira loin, il fera une carrière extraordinaire, je lui souhaite le meilleur.» Début octobre, une blessure stoppe son élan et le tient écarté des terrains plus de deux mois. Il prend un peu de temps à reconquérir le onze de départ de l'entraîneur nouvellement arrivé, Marcel Keizer. «Il a fallu qu'il évolue beaucoup sur l'aspect défensif, observe Ricardo Granada, qui suit le Sporting au quotidien pour le journal Record. Keizer mettait en place un pressing haut, dans lequel Raphinha devait sans cesse effectuer des aller-retours pour gêner son adversaire direct. Quand il est arrivé au Sporting, il était en difficulté sur ce plan, il laissait souvent libre son arrière latéral. C'est mieux maintenant.» Le bilan en vert et blanc est dressé par Kévin Diaz, consultant RMC Sport pour le Championnat portugais : «Il a eu des problèmes à confirmer du côté du Sporting. Il était plus scruté, il y avait plus d'exigences mentales comme footballistiques, le maillot était plus lourd à porter».

Mature mais bon vivant

Si c'est au Sporting que Raphinha a connu ses premières difficultés sur le terrain, la vie en dehors s'est avérée sans couac notable. «Malgré ses 22 ans, c'est déjà un joueur assez mature, qui n'a jamais eu de problème avec un de ses clubs, témoigne Ricardo Granada. Je pense que c'est dû au fait qu'il soit arrivé seul et très jeune au Portugal. Il a dû s'adapter très rapidement.» L'Associaçao Beneficente Projeto Vencedor est l'artefact principal de ladite maturité. L'œuvre de charité, qui soutient au quotidien près de 180 enfants nécessiteux des abords de Porto Alegre, a été créée par Raphinha et sa famille dès 2014, alors que l'ailier était à peine un jeune espoir d'Avai. Posé, la tête sur les épaules, le joueur n'est «pas bavard avec les médias», selon Ricardo Granada. Qui nuance toutefois : «Je crois qu'il est extraverti avec ses proches, parmi lesquels Bruno Fernandes, le capitaine du Sporting».

Une dualité qui s'exprimait déjà apparemment lors de ses années au Vitoria Guimaraes. Junior Tallo se souvient ainsi d'un joueur «jovial, qui peut mettre de l'ambiance» : «quand je suis arrivé, il était déjà à l'aise dans le vestiaire, avec un petit groupe de Brésiliens autour de lui.» Sectaire, Raphinha ? Attaché à ses relations de vestiaire, en tout cas. Sa première conférence de presse a ainsi été l'occasion de rendre hommage à un ancien... et nouveau coéquipier. «J'ai joué au Sporting avec Romain Salin, il a été très important dans ma décision. J'ai aussi beaucoup d'amis brésiliens qui jouent en Ligue 1. J'ai hâte de relever ce défi».

Toujours quelques doutes

Un défi qui reste parsemé de quelques interrogations. Pour tous nos intervenants, le talent de Raphinha ne fait aucun doute. Son adaptation à la L1, un peu plus. «Est-ce qu'il est vraiment fait pour le Championnat de France ?, questionne Kévin Diaz. Ça reste à démontrer. Il pourrait subir, à moindre mesure, ce qu'a vécu Neymar : la L1 n'est certes pas la Premier League, mais il faut constamment répondre à l'impact physique. On y siffle beaucoup moins facilement de fautes qu'au Portugal. Il faut qu'il se mette dans l'esprit de jouer tous les duels à 100%.» Ricardo Granada appuie : «Il est vraiment fluet (une soixantaine de kilos sur la balance, pour 1m76), il faut qu'il améliore son physique. Mais aussi sa prise de décision : il a tendance à tirer lorsqu'il devrait passer la balle, et vice-versa».

QI football, et régularité en particulier, voilà un autre domaine que Raphinha devra travailler. «Au Sporting, il faisait toujours le même type de mouvements, de gestes techniques, qui l'ont rendu prévisible», critique Alexandre Lourenço. Des défauts toutefois imputables à son jeune âge et pondérés par un parcours déjà intéressant au haut niveau. Junior Tallo : «S'il n'avait pas déjà pas mal joué en Coupe d'Europe, je dirais qu'il lui faudrait du temps pour s'imposer en L1. Mais avec cette expérience, il peut vite trouver sa place». Ses deux dernières saisons sont en effet égrenées de dix matchs de Ligue Europa, autant que Rennes la saison dernière. Le jeu des comparaisons flatteuses va en tout cas bon train sur le joueur : «similaire à Nani», pour Kévin Diaz et plutôt «Di Maria» pour Tallo. Raphinha tient en tout cas son premier objectif du côté de Rennes : se faire un nom.

Erwann Simon