Soccer Football - Champions League - Group F - Club Brugge v Lazio - Jan Breydel Stadium, Brugge, Belgium - October 28, 2020 Club Brugge coach Philippe Clement REUTERS/Francois Lenoir (Reuters)

Philippe Clement (Club Bruges) : «Si tu as peur, que tu défends pendant 90 minutes, ça ne va passer qu'une fois sur vingt» 

Technicien ambitieux d'un Club Bruges qui n'a jamais froid aux yeux au moment d'affronter les grands d'Europe, Philippe Clement livre une partie de sa recette. Les comptes d'apothicaires n'intéressent pas le Belge.

Le dernier (et premier) coup de téléphone remontait au printemps dernier. En plein confinement, déjà, nous avions joint Philippe Clement pour l'entendre parler du Real Madrid de Zinédine Zidane. Son équipe avait bluffé tout le monde sur la pelouse du Bernabeu à l'automne (2-2) et on entendait en apprendre un peu plus sur la manière dont il fallait s'y prendre pour piéger la Maison Blanche. Vingt-minutes d'explications plus tard, on s'était promis de rappeler pour discuter football de manière plus globale une fois que les ballons auraient recommencé à rouler. Au lendemain de la phase aller de la Ligue des champions et après trois rencontres intéressantes face au Zénith Saint-Petersbourg, la Lazio Rome et le Borussia Dortmund, il était temps de partager (virtuellement) un autre café.

«Au printemps dernier, votre hantise était de ne pas pouvoir fêter le titre de champion que vous étiez en passe de décrocher. Comment ça s'est passé ?
On n'a pas vraiment pu le fêter. Et c'est dommage car c'est quelque chose de très important de pouvoir marquer le coup avec les joueurs et tout le club. Quand vous avez fourni autant d'efforts pour atteindre un objectif c'est frustrant. Ça n'avait rien à voir avec le titre que l'on a gagné à Genk (NDLR : Philippe Clement a gagné le Championnat de Belgique en 2019 avec le KRC), par exemple, mais c'est comme ça.

Comment s'est ensuite passée la préparation pour le Club Bruges ? Ça n'a pas été trop dur de trouver le bon dosage entre repos et préparation pour cette saison... particulière ?
Non ça a été, on a pu trouver les bons ajustements avec le staff et je n'ai pas l'impression que les joueurs aient été perturbés. Ni qu'ils soient moins bien physiquement aujourd'hui. En fait, ce qui change le plus pour nous et pour eux c'est l'absence de public. Ça c'est quelque chose qui manque à tous les footballeurs et qui peut avoir un impact sur les performances.

L'an dernier, votre équipe avait impressionné les observateurs sur la scène européenne. Cette année vous avez aussi redémarré fort face au Zénith et la Lazio...
Oui on a bien débuté c'est vrai (victoire 2-1 en Russie). Et encore, je pense que l'on aurait pu obtenir un meilleur résultat face à la Lazio à la maison (match nul 1-1). Mais globalement on pouvait être satisfaits avant de se déplacer à Dortmund...

«Haaland a véritablement faim de buts. Je l'ai observé pendant l'échauffement. Il fallait le voir célébrer chacune de ses réalisations comme si elles comptaient vraiment...»

La marche a semblé trop haute dans la Ruhr (défaite 3-0)... Au printemps dernier, vous nous parliez de détails, c'est ce qui a fait la différence ?
Je pense que le score ne reflète pas tout à fait la vérité de cette partie car nous avons su réagir. Mais vous savez comment c'est contre Dortmund... Ils sont capables de mettre une grande pression, de faire circuler rapidement le ballon. Et puis ils disposent d'un grand numéro 9. C'est aussi ça qui manque à Bruges car quand vous vous affrontez le Zenith, la Lazio ou Dortmund, eux ont Dziouba, Correa (NDLR : Immobile était absent lors du match face au Club Bruges) ou Haaland. Les dirigeants ont cherché (un buteur) cet été mais ce n'est pas facile. Et aujourd'hui cela nous fait un peu défaut.

Ça et un peu d'expérience, donc...
Oui. Dans certaines phases critiques vous devez être capables de réagir vite et cette capacité-là ne s'acquiert pas en un claquement de doigts. Il faut que les jeunes jouent des matches de ce niveau-là pour progresser sur les fameux petits détails dont on parle tout le temps.

Vous parliez de numéro 9. Vous avez été impressionné par l'efficacité d'Erling Haaland, auteur d'un doublé face à vous ?
Très. Il n'est pas comme Kylian Mbappé dans le sens où il n'a pas la même aisance technique. Mais il dégage un sentiment de puissance et de vitesse assez impressionnant. Et puis il a ce goût pour le but, cette faim de marquer. Durant l'échauffement, je l'ai un peu observé et il fallait le voir célébrer chacun de ses buts comme s'ils comptaient vraiment. Il marquait sur chaque centre et était véritablement heureux de le faire !

«Notre job c'est de donner des pistes, des solutions aux joueurs pour qu'ils puissent se créer des occasions. On débusque les espaces.»

Comment rivaliser face à ce genre de joueurs et face à des équipes comme Dortmund quand on est le Petit Poucet de l'épreuve ou presque ?
C'est vrai que notre budget est bien différent de celui dont disposent les clubs que nous affrontons. Il n'y a qu'à comparer les sommes qu'ils dépensent pour recruter des joueurs et les chèques que nous signons de notre côté. C'est un autre monde. Mais j'aime ce challenge ! Nos joueurs ont prouvé qu'avec beaucoup d'enthousiasme et un groupe qui n'a pas peur d'aller de l'avant, vous pouvez gêner les grosses écuries.

Votre équipe incarne un dynamisme et un optimisme qui font défaut à la plupart de nos clubs français sur la scène européenne...
C'est difficile pour moi de répondre. Je ne veux donner de leçon à personne. Ce que je sais c'est qu'en tant que joueur, j'étais loin d'être le plus talentueux mais que j'ai tiré le maximum de mon potentiel. Et que j'ai côtoyé beaucoup de joueurs plus forts que moi mais qui n'en ont pas fait autant car ils avaient peur. Or, quand tu as peur tu ne vas jamais très loin. C'est ce que j'essaye de transmettre à mon équipe.

Philippe Clement s'adresse à ses joueurs et son staff après la victoire face au Zenith. (Reuters)

C'est donc pour ça que celle-ci parvient à jouer avec les mêmes intentions au Bernabeu (2-2 l'an passé), au Parc des Princes (1-0) ou face à la Lazio...
Disons que si tu as peur, que tu défends pendant 90 minutes, ça va peut-être passer une fois sur vingt, ok, mais c'est tout. Nous nous essayons de jouer de manière offensive, mais sans être naïfs pour autant. Notre job c'est de donner des pistes, des solutions aux joueurs pour qu'ils puissent se créer des occasions. On passe nos semaines à essayer de débusquer les éventuels espaces qui pourraient s'offrir à nous une fois le temps du match venu.

Ce ne doit pas toujours être évident de trouver le bon équilibre entre cette idée-là, celle d'imposer son style coûte que coûte, et celle plus terre à terre qui consiste à s'adapter à l'adversaire...
Peu importe l'adversaire, on passe beaucoup de temps à l'analyser. On regarde beaucoup (il insiste) de matches avec le staff puis on donne quelques morceaux aux joueurs. Toujours dans cette logique d'identifier les espaces à attaquer. On cherche également à savoir comment on va pouvoir limiter l'expression des qualités de l'adversaire. Il y a l'attention que l'on accorde aux détails, aussi. Voilà, c'est un mélange de tout ça. On a une philosophie bien claire mais on ne va pas toujours agir exactement de la même façon.

«Notre philosophie globale demeurera toujours cette recherche de l'espace, cette volonté de ne pas subir»

On ne risque pas de perdre les joueurs si l'on s'adapte trop ?
Non non, car encore une fois notre philosophie globale demeurera toujours cette recherche de l'espace, cette volonté de ne pas subir. Mais cela ne nous empêche pas de "switcher" d'un système à l'autre entre deux rencontres. Nos principes sont importants, ok, mais l'idée est toujours de trouver des solutions pour tirer le maximum de notre potentiel et de circonscrire celui de l'adversaire.

On vient de parler de jeu et de résultats mais votre travail consiste aussi à former des joueurs. Vous devez aujourd'hui être fier d'avoir contribué à faire progresser des éléments comme Leandro Trossard ou Ruslan Malinovsky ?
Bien sûr ! Vous savez, les joueurs sont comme mes enfants. Ils suivent ce que l'on fait avec Bruges et m'écrivent des messages quand ça se passe bien. Et inversement. C'est tellement spécial de construire et de gagner avec des joueurs qu'il y a forcément des liens qui se nouent.

Vous les voyez aller jusqu'où ?
Leandro (Brighton) peut encore faire une étape avant de signer dans un top top club. Il n'est pas encore tout à fait prêt. Je pense que Malinovsky (Atalanta) peut en revanche déjà sauter le pas. Je n'oublie pas non plus Sander Berge (Sheffield United) qui est également très fort. On en parle un peu moins mais il a tout pour aller loin.

C'est plus facile pour ces garçons-là de se révéler dans un système comme le votre où on ne jette pas les ballons ?
Je ne peux pas répondre à cette question. Ou alors je peux dire que c'est aussi plus facile pour un entraîneur comme moi d'obtenir de bons résultats avec des garçons comme eux !

Qu'est ce qu'on peut souhaiter au Club d'ici là ? Une qualification pour les huitièmes de la C1 ou un deuxième titre de rang, le troisième pour vous ?
C'est difficile de choisir car je veux toujours tout gagner. Mais s'il faut vraiment le faire je dirais le titre... Ne serait-ce parce qu'il permettra aux joueurs de disputer à nouveau la Ligue des champions la saison prochaine. C'est important pour leur développement. Et puis me concernant trois titres de suite serait quelque chose de spécial, de rare. On va essayer de faire les deux, c'est pour ça que l'on bosse tous les jours.»

Thymoté Pinon