20 August 2018 - Premier League Football - Crystal Palace v Liverpool - Aaron Wan-Bissaka of Palace - Photo: Charlotte Wilson / Offside. *** Local Caption *** (L'Equipe)
Angleterre - Crystal Palace

Portrait : Aaron Wan-Bissaka, «The Spider», l'étoile montante de Crystal Palace

En seulement une saison et demie, Aaron Wan-Bissaka (21 ans) s'est installé comme un des meilleurs latéraux d'Angleterre et vient d'être transféré à Manchester United contre 50 millions d'euros. Pourtant, sa carrière aurait pu être bien différente. Portrait.

Décidément, le sud de Londres et ses quelque 2,8 millions d'habitants regorgent de talent. A l'instar de Jadon Sancho, Reiss Nelson ou Callum Hudson-Odoi, Aaron Wan-Bissaka est une autre de ces pépites. Tout comme Wilfried Zaha, son coéquipier à Palace. «Ce sont des gars qui viennent de milieux difficiles. Ils sont très déterminés, ils travaillent dur dans des situations difficiles, analyse Kevin Keen, coach dans l'équipe première de Crystal Palace en 2016-17. Ils ont quelque chose de différent, ils n'ont pas été dans des centres de formation dès leur plus jeune âge, ils ont ce côté tranchant dans le jeu.» New Addington, quartier où "AWB" a grandi, est à une vingtaine de bornes de la City de Londres. Et à une dizaine de kilomètres de Selhurst Park, l'arène dans laquelle l'arrière droit s'éclate désormais. Plus jeune, il convenait pour ces street footballers de jouer où il était possible, sur des city-stades ou des terrains bricolés. «Ça les renforce mentalement, et on apprend à être solide. Ils apprennent la bonne attitude à avoir pour réussir», relate Ben Garner, qui l'a entraîné à Palace quand il était en U14.
Traduction : Il faut noter que Wan-Bissaka vient du programme de l'Oasis Academy. C'est le premier joueur de Palace à en être issu. Il serait intéressant de savoir si lui et ses coaches sentent à quel point cela a été bénéfique.

Un futur incertain à l'académie

Il rejoint Crystal Palace à 11 ans, puis, quelque temps plus tard, suit un cursus spécial à l'Oasis Academy, une école en lien avec le club de l'élite. Ben Garner en assume la charge. «C'était un programme à plein-temps que j'avais conçu, des U14 aux U16, qui va de pair avec la scolarité. Aaron faisait partie du premier échantillon, relate l'intéressé. Ils s'entraînaient beaucoup plus, le contact était renforcé. C'est un des joueurs qui a le plus bénéficié de ce programme renforcé. Il a fait de très gros progrès.» Wan-Bissaka a de la chance, comme il en faut toujours dans ces situations. Mais aussi du talent, beaucoup de talent, et un concours de circonstances. «À l'académie, ils pensaient qu'il était bon mais se perdait un peu, ils n'étaient pas sûr de lui offrir un nouveau contrat, se souvient Kevin Keen. Quand je suis arrivé, j'étais directement avec les A. Je le voyais avec un regard neuf. J'ai pensé que c'était plutôt un arrière droit.» En effet, à cette époque, Aaron évolue plus haut, comme ailier. «Je l'ai vu jouer plusieurs fois avec les jeunes. C'était un athlète incroyable, il avait toutes les qualités et faisait de superbes matches en tant qu'ailier, raconte à FF.fr Steve Parish, président de Crystal Palace. On était tous allés voir un amical contre QPR. À un moment, il avait éliminé un joueur, on s'est regardé en se disant "wow". Ce sont des petites choses normales pour des joueurs plus expérimentés, mais le voir faire ça, à son jeune âge, avec une telle maîtrise...»

D'ailier à latéral droit

L'histoire de Wan-Bissaka est assez singulière. En l'espace d'une saison et demi, l'international Espoirs anglais s'est imposé comme un des meilleurs à son poste en Premier League. Palace s'était posé la question de le conserver ou non comme l'expliquait The Guardian. Pas à cause de ses qualités, mais plutôt parce qu'il faisait face à l'impressionnante liste de joueurs évoluant au poste d'ailier. «En tant que président, je garde toujours un œil sur quel genre de potentiels on dispose à l'académie. On parlait beaucoup d'Aaron, explique Steve Parish. Il a toujours été un joueur à suivre, on m'en a parlé alors qu'il était encore très jeune.» Pour Palace TV, le joueur racontait : «Je n'aimais pas défendre, j'aimais marquer des buts.» Kevin Keen avait flairé l'affaire. «C'était autour de Noël, Aaron évoluait comme ailier droit avec les U23. Un jour, le manager m'a dit qu'on avait besoin de jeunes pour faire le nombre, et notamment d'un latéral droit, celui des U23 était blessé. J'ai fait jouer Aaron là, raconte-t-il. Après l'entraînement, j'ai dit au coach des U23 qu'on le reprendrait de nouveau. La semaine d'après, l'arrière droit des jeunes était apte. Mais j'ai dit non, je veux Aaron ! Le reste appartient à l'histoire.»
Même face aux meilleurs attaquants de Premier League, Aaron Wan-Bissaka est à la hauteur. (Simon Stacpoole/OFFSIDE/PRESSE/PRESSE SPORTS)
Même face aux meilleurs attaquants de Premier League, Aaron Wan-Bissaka est à la hauteur. (Simon Stacpoole/OFFSIDE/PRESSE/PRESSE SPORTS)

Le rôle décisif de Roy Hodgson

Il se retrouvait alors au marquage de joueurs comme Andros Townsend ou Wilfried Zaha. Face à la vivacité de ce dernier, il tenait son rang. «Aaron a très bien géré, et on le sentait quand Zaha s'agaçait légèrement. Wilf a tendance à un peu s'énerver quand il n'arrive pas à passer, se remémore Kevin Keen. Je me suis dit que s'il pouvait stopper Zaha, un des meilleurs joueurs offensifs de PL, il devait jouer à ce poste.» Le parallèle est d'ailleurs régulièrement fait entre les deux éléments. Ben Garner, qui l'a connu quelques années avant ce repositionnement, témoigne. «À cette époque [autour de 15 ans], on ne pouvait prédire qu'il deviendrait arrière droit. Il avait des qualités naturelles, un style pas conventionnel, il me rappelait un peu Zaha, par rapport à son jeu de jambes, comment il passait les joueurs, c'était quelque chose de normal pour lui.» Si aujourd'hui, il est totalement à l'aise à son poste, tout n'a pas toujours été si évident. En janvier 2018, Wan-Bissaka réalise de bonnes performances avec les U23 des Eagles. Mais il a envie de goûter à autre chose, comme une soif de découverte et surtout d'expérience. À 20 ans, il est arrivé tard dans l'équipe première. Souvent, à cet âge-là, on voit le temps passer, et il faut alors trouver du temps de jeu. Un deal est proche pour qu'il parte en prêt. Mais Roy Hodgson décide de le bloquer et de le propulser dans le grand bain. «Il fallait saisir l'opportunité, et il l'a fait des deux mains ! Il aurait pu aller en prêt et réussir, on ne sait pas. Mais le talent était là», relate Ben Garner.

«Je me souviens lui avoir dit dans les vestiaires : "On gagne des matches parfois, ça arrive"»

L'emblématique entraîneur anglais avait senti le coup. «Roy pense que s'entraîner en équipe première est bénéfique si les joueurs sont impliqués, témoigne le président de Crystal Palace. On apprend des leçons différentes, mais la qualité des joueurs en PL est souvent meilleure. Il faut reconnaître ce qu'a fait Roy.» Le grand jour est arrivé contre les Spurs de Tottenham. Avec, face à lui Eriksen, Alli, Son ou Kane. «Je l'ai appris la veille. J'étais assez choqué, mais c'était ma chance et je devais la saisir. Je n'étais pas stressé jusqu'au coup d'envoi. On m'a dit de me préparer et là je suis devenu anxieux. Ensuite tout s'est bien passé», expliquait-il à Sky Sports. Ce jour-là, il profitait des douze absences dans l'effectif. À son poste, Martin Kelly et Joel Ward étaient sur le flanc, Fosu-Mensah, l'autre option, dépannait dans l'axe, par exemple. «Le coach a eu énormément confiance en lui. Il y avait tout de même d'autres alternatives, raconte Steve Parish. Roy l'avait vu à l'entraînement. Ce n'était pas que les blessures.» En effet, Wan-Bissaka s'entraîne déjà avec l'équipe première et il est clair que son avenir n'était plus avec les jeunes. «Il y a des baptêmes du feu et puis il y a la carrière d'Aaron Wan-Bissaka», narrait The Independent. C'est peu dire. Sur ses cinq premiers matches, il affronte Tottenham, Manchester United, Chelsea et Liverpool. Quatre défaites d'un petit but. «Je me souviens lui avoir dit dans les vestiaires : "On gagne des matches parfois, ça arrive."», s'amuse le président Parish.

Des qualités physiques impressionnantes

Depuis, il n'a plus jamais laissé sa place. La saison passée, il était élu meilleur jeune joueur de son équipe. Cette année, il a été désigné meilleur joueur tout court. Avec son coffre impressionnant, il utilise autant sa vitesse pour débouler sur le flanc et apporter offensivement, que pour s'adonner aux taches défensives. «À l'entrainement, quand il y a un duel, tu sais que tu ne vas jamais gagner», racontait Wilfried Zaha au Times.
«Son style n'est pas très conventionnel. C'est difficile de jouer en duel contre lui. Physiquement, il est très fort»
De fil en aiguille, Wan-Bissaka a réussi à s'imposer à l'entraînement avec ses nouveaux coéquipiers. Et les conquérir, aussi. «Dès qu'un joueur de l'académie vient avec l'équipe première, il faut qu'il montre qu'il a ce qu'il faut pour être là, narre Kevin Keen. Il avait leur confiance. Ils se disaient que ce gars pouvait les rendre meilleur. S'ils croient en vous, vous avez de grandes chances d'y arriver.» Avec des qualités qui ont de suite fait mouche. «Son style n'est pas très conventionnel. C'est difficile de jouer en duel contre lui. Physiquement, il est très fort», s'enthousiasme Ben Garner. «Il est incroyablement athlétique, il va très vite. Il a beaucoup de puissance et de force», concède Steve Parish.

Une prolongation jusqu'en 2022

Au-delà du niveau atteint, c'est surtout sa régularité qui impressionne. Mais avec encore quelques aspects à perfectionner. «Il continue de se développer. Peut-être pourrait-il apporter encore plus offensivement, avec plus de passes décisives, explique Ben Garner. Mieux gérer sa dernière passe, son centre. S'il peut le faire, avec un but de temps en temps, en plus de sa force défensive...» Un autre de ses formateurs lui adresse aussi quelques conseils. «Il est parfois un peu impétueux. Il peut être encore plus propre avec le ballon, dans sa dernière touche. Mais il apprend vite, il est déterminé», analyse Kevin Keen. La suite ? Pléthore de grands clubs sont à ses trousses. Le joueur a vu son contrat être prolongé jusqu'en 2022. Et si The Times écrivait que Palace ne rejetterait pas «une grosse offre», le joueur a récemment indiqué devant la presse qu'il serait bien présent la saison prochaine. «C'est une superbe histoire pour le club, pour nos entraîneurs, pour notre académie, s'enthousiasme Steve Parish. On est un club qui fait confiance et qui donne sa chance aux jeunes.» La prochaine étape semble être indéniablement son destin international. En mars, il était dans le coup pour une convocation avec les Three Lions, en vain. Gareth Southgate voudra certainement éviter de le perdre au profit du Congo. Jurisprudence Wilfried Zaha, qui avait prêté allégeance à la Côté d'Ivoire. Il a déjà disputé deux sélections avec les Espoirs. Le joueur a confirmé au London Evening Standard son souhait de jouer avec l'Angleterre. Avec aussi l'Euro Espoirs en juin en ligne de mire. «The Spider» devrait encore faire parler de lui. Et ce, très rapidement.
Jérémy Docteur
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