(L'Equipe)
Coup de gueule

Portugal, l'âge «dégueulasse»

Derrière les critiques adressées au jeu de la Seleção se nourrissent la dictature du (beau) jeu et celle de la récupération politique. Des raccourcis pas toujours très jolis.

Tout est parti d'un article. Ou plutôt d'un adjectif. «Ce Portugal est dégueulasse mais il est en quarts.» Il n'aura fallu que quelques secondes pour que l'article de 20 Minutes, pour qu'une affaire de clics, vire à la polémique. D'autres «experts» ont fait état de la même vision sur le Croatie-Portugal (0-1 a.p.) et ont mis la «communauté portugaise» dans tous ses états. Une quasi-affaire d'état.
Ces titres ou autres polémistes sont pourtant des habitués des analyses, déclas ou autres opinions «fracassantes». Et tout le monde prend. Non, les Portugais ne sont pas une cible privilégiée – bien que peut-être facile, voire susceptible. Parce qu'ils ne sont pas habitués aux titres. Ce pays qui a accouché de cinq Ballon d'Or, de huit Souliers d'Or (un record) dort encore sur un titre majeur. Ces trophées individuels représentent déjà un exploit pour un peuple de quinze millions d'habitants. Oui, le Portugal sait être beau, sexy, séduisant. Cristiano Ronaldo n'en serait qu'une énième incarnation. Mais il y a la peur du bide. L'Euro 2004 reste un traumatisme. La Seleção a succombé face à une Grèce, alors qualifiée de «chiante». Le genre de claque qui laisse des marques.
Les «lusodescendants», qui n'ont jamais vu le pays de leurs parents battre celui où ils sont nés, cultivent une forme de complexe
Comme le rappelait Humberto Coelho, ex-sélectionneur et actuel vice-président de la fédé : «Il nous manque un titre pour parfaire le parcours réalisé depuis 2000.» Cet Euro, cette main d'Abel Xavier, ce but en or de Zidane, cette nouvelle élimination tragique, encore face à la France. Parce qu'il y avait déjà eu 1984 (2-3 a.p.), parce qu'il y aura 2006 (0-1). Les Bleus, bête noire de la Seleção. Le grand pays permet de nourrir les regrets du petit. Abel Xavier lève la main : «Si cela s'était passé dans la surface française, il n'aurait jamais sifflé penalty.» Beaucoup de «lusos» nourrissent cette idée. Ceux qui vivent en France, ces «lusodescendants» qui n'ont jamais vu le pays de leurs parents battre celui où ils sont nés, cultivent une forme de complexe, plus ou moins avoué. Le ballon leur permet de garder une attache avec leurs racines. Car là-bas, le foot est une religion. Avec quelques pratiquants, beaucoup de croyants et une poignée d'extrémistes.

«Je ne suis pas là pour être beau, mais pour que l'équipe gagne»

José Mourinho a longtemps soulagé cette frustration. Par procuration. Ses succès avec Porto, Chelsea ou le Real ont fait de lui le porte-drapeau du savoir-faire à la portugaise. Un certain pragmatisme, beaucoup de réalisme, mais aussi du talent. Le Mou était capable de mettre ses joueurs dans le dur. De faire jouer Eto'o latéral, de blinder face à des adversaires au jeu léché et adoubé. Un autre modèle est donc possible.
Le Portugal en est là. Dans une urgence, une privation de résultat. Fernando Santos n'a pris personne en traître. Ni ses stats, ni ses intentions, ni sa carrière ne (le) trahissent. À ceux qui lui reprochent son jeu «embêtant », il répond : «Jouer au ballon et jouer au football sont deux choses différentes. Les gens aiment jouer au ballon lorsqu'ils se rendent à la plage avec des amis. Mon équipe doit jouer au football.» «L'Ingénieur» n'a que faire du «beau ou du moche» : «Je ne suis pas là pour être beau mais pour que l'équipe gagne.» La caricature est alors facile. On en oublierait que ses équipes jouent, aussi. Et qui leur arrive même de gagner. Mais si c'est encore trop peu pour certains dictateurs du beau jeu, cela suffit à ses supporters. Avant le Mou, Benfica, Sporting ou Porto abreuvaient les fans en titres. Les clubs l'emportaient sur la sélection. Et c'est là que le clubisme atteint souvent ses limites. Plus que le succès des siens, c'est la mésaventure du rival qui entraîne la jouissance. Comme si être pro-ceci nécessitait d'être anti-cela. La Seleção en a souvent été victime. Aujourd'hui, Fernando Santos, se félicite que «tous les Portugais soient fortement engagés derrière cette équipe».

Pourquoi jouer à celui qui a la plus grande ?

Mais gare à l'excès d'engagement. Voilà que des voix, des «représentants de la communauté portugaise de France», soupçonnent des médias français de profiter de la bonne composition des Portugais pour les «tailler». Voilà que les «lusodescendants» étiquetés aux couleurs de partis dénonçant le communautarisme se mettent à défendre leur... communauté. C'est vrai qu'on se plait à se moquer des Portugais, à cultiver les clichés mais... soyez (soyons)-en plutôt fiers ! Accepter et comprendre l'autodérision est une forme d'intelligence. Et si le programme ne nous plaît pas, zappons. Et, surtout, n'oublions pas qu'il ne s'agit-là que de foot. Encore que... Cette récupération politique est historique, voire culturelle au Portugal. Les élus des clubs sont aussi souvent ceux des partis. Et aucun responsable politique n'omet de s'allier aux succès footballistiques. Le Président Marcelo Rebelo de Sousa - socio de Braga - et son Premier Ministre, Antonio Costa, se sont rendus en France pour célébrer le Jour du Portugal (10 juin) et soutenir l'équipe nationale. Marcelo lancera, à Champigny, devant de nombreux «emigrantes» et «lusodescendants» : «La France étant un grand pays, parce qu'elle est un grand pays, il n y'a véritablement qu'un seul grand pays : le Portugal.» Pourquoi jouer à celui qui a la plus grande ? Surtout devant des enfants déjà tiraillés entre leurs deux patries. Parce que, avouons-le nous, le match se déroule sur la question : qui sommes-nous ? Portugais de France, Français au Portugal ? Et si on était les deux ? Et un peu plus encore. Quitte à ce que les puristes rigoristes puissent trouver ça dégueulasse...

Nicolas Vilas
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veiga_539 11 juil. à 12:15

Mdr ! Mm pas avec l'argent en jeu... Dego dego

Moumoune2010 10 juil. à 23:53

Cette équipe de France est vraiment dégueulasse, et elle est éliminée!

raquelcravinho 10 juil. à 23:41

On est dégueulasse et CHAMPIONS EUROPÉENS!!!!

danramos81 30 juin à 8:38

Je suis plutôt d'accord avec Nicolas Vilas. Cependant s'il existe un complexe d'infériorité de la part de la communauté portugaise, il existe également un sentiment de supériorité de la part de certains français qui ne supporteraient pas de voir, l'espace d'un instant, un Portugal supérieur sous quelques formes que ce soit.

mig22 29 juin à 19:18

Je vous mets au défi de dire cela des algériens, espagnols, ou italiens ou de toute autre nation Dites cela sur la sélection israélienne, que l'on rigole un peu...Vous parlez d'une sélection qui fait preuve de la plus grande régularité au plus niveau 6 x 1/4 de finale de suite. Un pays qui a 100K licenciés et dont le budget de tous ses clubs réunis 210 M€ est à peine supérieur au budget de Lyon.Un pays qui est devant la France à l'indice UEFA et FIFA

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