(A.Reau/L'Equipe)
Ligue 1 - 7e journée

«Quand ça ne va pas, on va à Lens, et quand on ressort, tout va bien» : comment les supporters du RC Lens vivent ce retour en Ligue 1 bien particulier

Ce devait être la fête pendant 38 journées. Que ce soit à Lens ou à l'extérieur. Mais crise sanitaire oblige, les supporters du Racing club de Lens doivent faire avec restrictions et gestes barrières pour le retour du RCL en L1. Si décevant quand on connaît leur passion. Alors que le derby à Lille va décupler cette frustration, FF a pris le pouls d'un peuple sang et or endormi, ou presque.

Le plan était le même à chaque jour de match : se dépêcher de terminer le boulot, prendre la voiture et parcourir les 80 minutes qui le sépare du stade Bollaert-Delelis. Retrouver les copains au camion sur le parvis. Boire un petit coup. Puis aller perdre sa voix pour crier derrière les Sang et Or. Aujourd'hui, Geoffrey, 20 ans, au stade depuis qu'il a six ans, a vu son amour du Racing club de Lens être bousculé par la crise sanitaire. Et dans son quotidien, cela le change complètement : «C'est un endroit où on oublie tout, où on se vide la tête, témoigne-t-il. Quand ça ne va pas, on va à Lens, notre deuxième maison, et quand on ressort, tout va bien. Quand on part en déplacement, on sait qu'on à neuf heures de bus, mais on sait aussi qu'on ne pense à rien. On a la tête libre. On a qu'un seul but pendant 90 minutes à l'arrivée : chanter pour pousser notre équipe.» Employé chez Amazon, Benoît ne dit pas mieux, lui qu'on ne peut que reconnaître dans son entreprise avec sa veste RC Lens et son tatouage où on peut déceler le logo de son club de cœur, son stade mais aussi un mineur : «L'ambiance est un peu morte, regrette-t-il. Ce n'est pas le stade Bollaert que je connais. Ce qui me manque, c'est d'être en tribune Marek, debout, à chanter à fond, sautiller, pousser l'équipe. Mais aussi l'avant-match. Tout ça fait qu'on ne pense pas au travail, on ne pense pas aux soucis du quotidien. On est dans une bulle, dans un autre monde. On n'oublie un peu nos problèmes le temps d'un match. Aujourd'hui, c'est beaucoup moins le cas.» «Quand on va là-bas, avec tout le monde qui chante assez fort, décrit Clément, de Douai, c'est pour oublier la semaine, la pression de ce qu'on vit tous les jours. Ça nous aide à nous libérer. Là, on ne peut pas vraiment se libérer tout à fait

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«La passion est un peu morte»

Cinq ans, déjà, que tout un peuple attendait le retour en Ligue 1 de leur équipe fétiche. Cinq ans avec la peur de voir le club disparaître, notamment autour de l'illisible Hafiz Mammadov. Cinq ans de déceptions, d'irrégularités dans les résultats. «Un purgatoire, confirme d'ailleurs Pascal, 53 ans. Après toutes ces années, chaque match en Ligue 1 est une fête, peu importe l'adversaire. Et quelque soit l'équipe, ça aurait été guichets fermés.» Mais le Covid-19 est donc passé par là. Avec, désormais, la crainte que la région lensoise passe en alerte maximale, et que la jauge de Bollaert passe de 5000 à 1000 spectateurs maximum. Ce qui serait vécu comme une nouvelle punition. «J'ai pu assister à Lens-PSG (NDLR : Victoire 1-0, 2e journée), continue Pascal, dont la première à Bollaert remonte à 1983. On a vraiment goûté à l'ambiance du stade. Le retour en tribunes, le fait de retrouver ses amis, de pouvoir échanger des émotions, fraterniser, partager les joies et les peines... C'est incomparable. Quelle bouffée d'oxygène par rapport au stress auquel on est soumis depuis le début de la crise sanitaire. Le stade, c'est un vrai échappatoire.» Mais pour satisfaire le plus grand nombre, à Lens, à chaque match à domicile, on tourne tribune par tribune. Du coup Stéphane n'est, depuis, plus retourné dans son arène. «Devant la télé, je ne chante pas, je ne porte pas le maillot. La passion est là, mais quelle frustration de devoir vivre ça comme ça...» Benoît, lui, a eu la chance de trouver une place pour chacune des trois premières réceptions des Sang et Or, mais pour lui, «la passion est un peu morte. Ça nous ronge. Ça nous démange de ne pas voir de stade plein, de ne pas pouvoir profiter pleinement. Ça n'a pas du tout la même saveur, notamment dans la manière de pousser l'équipe... On est beaucoup moins transcendés. Même si on crie, ce n'est pas pareil.» «C'est vivre un match sans le vivre, enchérit Geoffrey. On ne peut pas être les uns à côté des autres. On ne ressent pas la chaleur d'un vrai kop. C'est vraiment bizarre. On a vécu beaucoup de galères. Remonter en Ligue 1 était l'objectif suprême. On a réussi malgré le Covid-19, et on ne peut pas le vivre pleinement. Déjà qu'on n'a pas pu fêter la montée comme on le voulait...»
Bollaert parvient malgré tout à pousser son équipe et à faire passer des messages. (S.Mantey/L'Equipe)
Bollaert parvient malgré tout à pousser son équipe et à faire passer des messages. (S.Mantey/L'Equipe)
«Devant la télé, je ne chante pas, je ne porte pas le maillot. La passion est là, mais quelle frustration de devoir vivre ça comme ça.»
Alors chacun essaie de faire le maximum pour voir le moindre match. Hugo, agriculteur picard, a choisi avec trois de ses compères de prendre la voiture et de parcourir les huit heures de route jusqu'à Nîmes (1-1, 5e journée). Ils étaient une trentaine de Lensois sur place. Pas en parcage, fermé, mais quand la passion l'emporte... «On avait fait quelques chants, mais... Aller en déplacement sans personne, ça fait bizarre, explique-t-il. On aurait pu être largement 1000 à Nîmes. C'est bizarre, c'est un peu flou. L'engouement n'est pas le même...» Et quand vous constatez que Yannick Cahuzac et consorts font plus que bonne figure depuis le début de la saison, cela ajoute encore un peu d'amertume : «Les résultats vont au-delà de nos espérances, s'étonne presque Pascal. On obtient des résultats et on produit du beau jeu. On voit de ces phases de jeu... On avait oublié que ça existait. On a vécu une douzaine d'années galère... On a une équipe qui joue décomplexée. On a des joueurs qui nous donnent du plaisir et dont on est fiers

Pyjama party ou 135 euros d'amende

Imaginez alors, comme un calice jusqu'à la lie, la déception XXXXL de tout un peuple à l'approche d'un derby face au LOSC toujours très attendu. Surtout que l'affrontement n'a plus eu lieu depuis si longtemps (2015). Ce soir, au stade Pierre-Mauroy, ce sera à huis clos. «Quand tu vois qu'on se fait ch... à aller à Châteauroux, à Guingamp et, qu'en Ligue 1, tu ne peux pas même pas aller à Lille...», peste Hugo. Le seul événement pour essayer de vivre quelques émotions en vrai sera pour être aux côtés du bus lensois qui se dirigera vers Villeneuve d'Ascq. Un cortège de supporters est prévu pour accompagner Franck Haise et ses joueurs. Malgré les deux heures de route jusqu'à Lens, Hugo sera là, Stéphane aussi. Mais le soir, à 21 heures, puisqu'il habite dans la métropole lilloise, à 5 kilomètres de là où Lillois et Lensois battront le fer, couvre-feu oblige, Stéphane a dû s'organiser : «Ce sera pyjama party, sourit le cinquantenaire. On va se retrouver à trois chez un ami, trois abonnés en Marek. On va arriver vers 20 heures. On va amener sac de couchage et tapis de sol. Et comme on ne pourra pas rentrer au coup de sifflet final, on dormira chez lui et on rentrera lundi pour aller travailler.» De là à braver l'interdit en cas de belle performance de ses idoles ? «Ça ne vaut pas le coup d'une amende à 135 euros», avoue-t-il. «J'y pense tous les jours, promet Geoffrey. On sent que le derby se rapproche, et rien que ça, c'est limite de la colère tellement on a envie d'être présent.» En espérant que tout redevienne très vite comme avant, et voir ainsi, en mai prochain, lors du match retour, Bollaert faire le plein et vibrer. «C'est une grosse nostalgie, conclut Stéphane. On se dit qu'on a connu le monde d'avant et qu'on aspire au monde d'après. Même en Ligue 2, à 26 000 de moyenne, notre passion était la même. On avait cette insouciance, et on arrivait même encore à se plaindre. Là, quand on retournera au stade, on va arrêter de se plaindre, parce qu'il faudra pleinement apprécier le moment présent.»
Timothé Crépin
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Heraclite 18 oct. à 10:28

Panem et circenses. La fonction des jeux du stades reste immuablement la même. Faire oublier a la plebe ses soucis et sa colere le temps du spectacle. Ironie cynique des spécialistes marketing, depuis une quinzaine d'années, les stades de foot sont rebaptisés Arènes. Et on palabre sans cesse (moi le premier) sur la qualité, le talent et le devenir de nos Spartacus modernes. Décidément la schizophrénie et le besoin de rêve de l'individu sont sans limite.

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