(L'Equipe)

Rafinha : «Thiago Alcantara était un adulte dans un corps d'enfant»

Dans la fratrie Alcantara, il y a le père, le petit frère, le cousin et le grand frère, Thiago. Milieu de terrain exquis, l'international espagnol joue un rôle majeur dans le jeu du Bayern Munich, favori à la victoire finale en Ligue des champions. Pour FF, Rafinha raconte.

«Avec Thiago, quels sont vos souvenirs les plus anciens liés au football ?
Notre vie a toujours été faite autour du football. Et parmi mes souvenirs les plus forts, il y a nos matches dans la cuisine, autour de mes cinq ans, avec Thiago et notre père (Mazinho, ancien joueur de Valence et Palmeiras, ndlr). On faisait des mini-cages avec ce qu'on avait et on s'organisait des parties en deux contre un. Ce sont mes premiers matches de football avec mon frère.

Et pas les derniers...
Le football, c'était tout pour nous ! On en n'était jamais éloignés et j'ai toujours vu Thiago avec un ballon. On se trimballait toujours avec dans la maison, et ça nous a d'ailleurs valu quelques remontrances de nos parents... (rires) Quand on cassait quelque chose, Maman grondait forcément, mais avec Papa, il y avait un peu plus de liberté. Il nous comprenait. Mais Maman avait été sportive et on avait la possibilité de jouer, jouer, jouer. C'est pour cela que tous nos souvenirs sont autour du jeu.

Il y a des objets qui vous ont marqué ?
J'ai toujours vu mon frère avec un maillot du Barça. Il en avait quelques-uns étant petit, et puis d'autres de clubs anglais. À vrai dire, on portait ceux de plusieurs équipes.

Qui était le plus râleur ?
Je crois que c'est moi, en tant que petit frère (rires). Mais je suis bien plus calme désormais !

Et au-delà du football, comment était Thiago ?
C'était un enfant sérieux et très concentré. C'était un adulte dans le corps d'un enfant, avec les idées claires. Il était un très bon élève et surtout responsable. C'est de ça dont je me souviens le plus, qu'il soit très, très responsable par rapport aux choses qui l'entouraient. Thiago a toujours été le plus tranquille de tous, sérieux et appliqué. Il mettait de la tranquillité dans tout ce qu'il faisait.

«Il parle beaucoup, il explique des choses, il transmet à ses coéquipiers...»

Par contre, sur le terrain, on a plutôt l'image d'un leader communicatif.
Et ça, il l'a toujours été également ! C'était un père, et notamment pour moi, mais aussi par rapport à son comportement sur le terrain. C'est quelque chose qu'il a toujours gardé au fil de sa carrière. Il parle beaucoup, il explique des choses, il transmet à ses coéquipiers. Avec Thiago, on a deux ans d'écart et dans ce sens il m'a beaucoup appris et conseillé. Il a eu son importance, à la fois dans le football comme dans la vie. L'avantage d'avoir uniquement deux ans d'écart, c'est qu'on faisait absolument tout ensemble. Et jamais on ne s'est chamaillés, battus. Il n'y a jamais eu de compétition entre nous deux. Il y avait ce petit côté de deux frères, mais jamais de concurrence entre nous. Il a par exemple été un énorme soutien quand je me suis rompu les ligaments croisés en 2015.

Passion passes claquées. (Mark Leech/OFFSIDE/PRESSE SPOR/PRESSE SPORTS)

Quand est-ce que vous vous êtes dit qu'il allait devenir professionnel ?
J'ai un souvenir très spécial, à l'époque du Celta Vigo, d'un entraîneur qu'avait notre papa. Il a vu jouer Thiago quand on était en Galice. Et je me souviens qu'il a dit, devant le match, et alors que Thiago avait 10 ans à peine : «Ce garçon sera footballeur.» Il avait seulement 10 ans. J'ai eu la chance de le voir en football de salle également. Il était si différent des autres... Il avait vraiment un truc particulier. Évidemment, il y a toujours plein de paramètres qui rentrent en compte pour devenir professionnel. Mais plus tard, à 15 ans, c'était on ne peut plus clair. Thiago serait un footballeur. Je n'en avais aucun doute.

Il a toujours été un milieu de terrain et, a fortiori, un organisateur ?
Au milieu, oui, toujours. Mais au début, il n'avait pas le même rôle. Il était davantage meneur de jeu, numéro 10. Il avait une si grande qualité pour la passe, et surtout la dernière, qu'il était forcément très utile dans la dernière partie du terrain. Donc il jouait plus haut. Il était le danger de l'équipe, et petit, toujours à envoyer Rodrigo (le cousin, aujourd'hui attaquant de Valence et de la Roja, ndlr) dans la profondeur pour qu'il marque. C'est au Bayern qu'il est vraiment devenu un “constructeur”, celui qui façonne le jeu de l'équipe et le dirige. Au Barça, il restait toujours un milieu plutôt offensif. L'évolution s'est faite plus tard et surtout en Allemagne. Avec, désormais, de nouvelles fonctions dans son jeu.

Ç'a été une surprise ?
Oui, car il a vraiment une capacité d'élimination en un contre un impressionnante. C'est l'une de ses meilleures qualités. Techniquement, il est incroyablement doué. Il pouvait déborder, ce qui est évidemment impossible de sa position actuelle. Mais sa distribution... (il sourit) Disons qu'il n'y a pas vraiment de problème avec ça non plus, avec en plus la responsabilité du premier relanceur.

Le dribble n'est peut-être plus si important, mais sa première touche reste un atout majeur...
Son premier contrôle, je crois que je n'ai jamais vu ça. C'est un des joueurs les plus fins qui existent à l'heure actuelle dans le monde. Il fait partie du gratin. Et évidemment sa première touche, c'est une folie. C'est très agréable de jouer avec lui, car techniquement, il est précieux. Il voit le jeu.

Vous avez tous les deux été formés au Barça. Était-ce le contexte parfait pour développer ces qualités-là ?
Dans mon cas, j'ai énormément appris. La Masia m'a donné les bases pour comprendre ce qu'il se passe sur un terrain et devenir un meilleur footballeur. Dans le cas de Thiago, il était si fort que son apprentissage a davantage été tactique. Sur les bases, il avait tout et tout le monde voyait qu'il était différent. Et le moment clé, ç'a été quand il était au Barça B et que Pep Guardiola lui a donné de la confiance pour sauter le pas. Un entraîneur de son importance, l'un des meilleurs du monde, qui te donne l'opportunité et te guide, c'est forcément bénéfique. Et plus que de l'accompagner, il lui a laissé un champ de liberté pour devenir le footballeur qu'il est aujourd'hui.

Avec, ensuite, sa signature au Bayern. Comment avez-vous vécu ce départ ?
Pour dire vrai, le pire moment de distance qu'il y a eu entre nous, c'est son départ au Barça, en 2006. Là, ç'a été un vrai déchirement et une année vraiment compliquée (Rafinha le rejoint un an plus tard, ndlr). Mais sa signature au Bayern, je l'ai ressenti différemment. J'étais heureux pour lui car c'était un pas supplémentaire pour sa carrière. L'opportunité était belle de progresser. Et ça n'a pas été mal... (rires) Il vient de gagner son septième titre consécutif et il est rentré dans une autre catégorie.

Comment vivez-vous ses matches ?
(rires) Pour être honnête, les premières fois qu'il est passé du Barça B au Barça et qu'il a joué, je l'ai mal vécu. Vraiment très mal. J'étais extrêmement nerveux. De mémoire, je criais. Quand il tirait, je m'excitais ! J'étais stressé pour lui. Bon, maintenant, et c'est aussi une histoire d'habitude, comme tout, je le vis de manière beaucoup plus tranquille. Et j'en profite aussi bien plus.

On imagine que le regard est plus individuel que collectif...
Ça ne fait aucun doute ! Je suis quelqu'un qui aime regarder les matches dans leur globalité, mais ceux de Thiago, je suis obligé d'avoir un oeil sur lui. Encore plus quand il touche le ballon.

«Il pouvait passer toute la soirée à mater des matches...»

Et au contraire, comment lui vit les vôtres ?
Intensément, et c'est particulier car il a toujours vécu les matches différemment. Petit, j'adorais jouer au ballon mais pas forcément regarder du football. Thiago, lui, c'était tout. Il jouait et regardait énormément aux côtés de mon père. Il pouvait passer toute la soirée à mater des matches. Le dimanche, par exemple, c'était après-midi foot avec Papa. Donc il a vu tous mes matches. On en parle entre nous, mais on parle surtout de sensations, de ce que l'autre ressent. On ne va pas parler des choses positives ou négatives, des détails du match, plutôt de comment se sent l'autre. Est-ce qu'il est heureux, est-ce qu'il est triste... Ce sont ce genre de discussions que l'on a. Et la plupart de nos conversations sont d'ailleurs assez éloignées du football. Avec notre père, par contre, il y a plus de débats football. On se tourne vers lui pour ces choses-là.

Une chose est importante dans votre histoire commune : lui a choisi l'Espagne, vous le Brésil.
Depuis petit, et notamment autour de ses 14-15 ans, il n'y avait aucun doute. Pour Thiago, c'était l'Espagne. C'est avec la Roja qu'il a découvert les sélections de jeunes et il n'y avait pas d'incertitude dans son choix. Il jouait avec l'Espagne et moi, pendant ce temps, j'étais en vacances au Brésil avec notre mère. J'ai passé beaucoup de temps là-bas. Mais pour Thiago, ç'a été un processus clair, surtout qu'il a vécu de belles choses avec l'Espagne, notamment une victoire lors de l'Euro Espoirs (en 2011, ndlr). C'était très clair. Et de mon côté, mon sentiment était plus “brésilien”.

Fùtbol. (Acero/EXPA/PRESSE SPORTS/PRESSE SPORTS)

Même s'il joue pour l'Espagne, il garde un petit truc brésilien dans son jeu, non ?
Effectivement, il a cette qualité brésilienne, cette créativité. Et aussi ce passé du jeu fluide, ce jeu de rue. Vivre avec le ballon, en quelque sorte. Et ce mélange naturel entre cela et son apprentissage européen, car il est un joueur “européen”, a bâti quelque chose de très bien. C'était quelque chose qu'avait notre père aussi.

En dehors du terrain, comment vous expliqueriez votre relation de frères ?
C'est très facile, et unique. J'ai passé ma vie avec lui, je l'aime de folie et on est très unis. Notre famille est très unie, par ailleurs. C'est très important pour nous. Et Thiago, je l'admire autant comme personne que comme joueur. Pour les vacances, on essaye toujours de réunir tout le monde et de profiter au maximum. Avec toujours le football, obligatoirement, mais on essaye de rire ensemble et de profiter de nos moments off. C'est un équilibre important pour nous. On veut rester toujours proches et ça fait partie de nous.

Il y a un troisième larron, qui est Rodrigo.
Je crois qu'avoir été toujours fourrés ensemble, à batailler pour jouer au ballon et à se faire des matches dans un patio ou dans la rue, cela a fait de nous de meilleurs joueurs pour le futur. Ce sont les deux plus grands, je n'ai pas toujours pu être compétitif quand on était enfants car j'étais le plus petit (rires), mais ce football nous a bâti. On apprenait de l'un, de l'autre, et on progressait.

En dehors du football, vous avez énormément de projets, que ce soit avec l'UNICEF ou la fondation Alcantara. En quoi était-ce nécessaire à vos yeux ?
C'est toujours ce que nous ont inculqué nos parents : aider les personnes dans le besoin. Mon père a été un footballeur mais aussi une personne qui a toujours voulu aider. Nous sommes des privilégiés d'avoir grandi dans notre famille et d'être là où nous sommes aujourd'hui, c'est pourquoi on a lancé des projets au fil des années. Au début, chacun de notre côté, et on a ensuite décidé de le faire unis. Il y a deux ans, on a eu l'idée de créer la fondation Alcantara pour aider. C'est extrêmement important et c'est gratifiant de pouvoir aider d'autres personnes. Ce que l'on fait, c'est dans un premier temps permettre le développement du sport, car c'est un moyen d'éducation pour la jeunesse au niveau des valeurs, du respect, de l'alimentation, de l'hygiène de vie... C'est ce qu'on fait avec les enfants à Barcelone, l'école du Celta Vigo, on a également eu l'opportunité de collaborer avec l'UNICEF pendant le confinement pour encourager la pratique du sport chez les enfants.

Si vous aviez un message à dire à Thiago pour terminer...
(il réfléchit) Que je l'aime, que je serais toujours là pour lui et que c'est à la fois un plaisir et une fierté de l'avoir comme frère !»

Antoine Bourlon

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