sala (emiliano) - NIORT ISTRES - 12EME JOURNEE LIGUE 2 - SAISON 2013 2014 - STADE RENE GAILLARD - NIORT - (ROMAIN/PRESSE SPORTS)
Grand format

Récit : comment Emiliano Sala (Nantes) s'est fait un nom dans les divisions inférieures avant de briller en Ligue 1

Avant de s'imposer en Ligue 1 et de devenir incontournable à la Beaujoire, l'atypique Emiliano Sala s'est d'abord forgé et révélé dans les divisions inférieures. Récit d'un début de success story qui s'est fait en douceur, entre National et Ligue 2, ou Loiret et Deux-Sèvres.

Stéphane Buréta est de la trempe des seigneurs du supportérisme, des fidèles parmi les fidèles. Amoureux de longue date des Chamois Niortais, ce quarantenaire suit son équipe partout, tout le temps, depuis 2002. Et les rencontres qu'il a manquées sur les seize dernières années, à la maison comme à l'extérieur, se comptent sur les doigts d'une main. Alors des joueurs sous la tunique bleu et blanc, Buréta en a vu défiler par centaines, entre les époques et les divisions. Mais quand on lui demande de ressortir un nom parmi tous les soldats niortais qu'il a vu à l'œuvre*, il ne laisse pas de place au doute : son cœur penche pour Emiliano Sala, pourtant passé à Niort l'espace de dix mois seulement, entre 2013 et 2014. Symbole d'une période, ajoutée à son année précédente à Orléans, durant laquelle l'actuel canari a carburé et laissé une trace certaine dans les équipes qu'il a fréquentées.

«On avait vraiment fait un bon coup»

Retour en arrière, à l'été 2012, au domaine du Haillan. L'équipe au scapulaire vient de terminer cinquième de Ligue 1 ; sa réserve, elle, s'est maintenue en CFA. Dans ses rangs, l'Argentin Emiliano Sala, 21 ans, arrivé un an et demi plus tôt en Gironde après une formation au Proyecto Crecer (centre de formation partenaire des Girondins basé en Argentine) et qui prend son mal en patience en attendant de pouvoir gouter à la Ligue 1. «J'étais arrivé à Bordeaux à l'hiver 2010-11, se souvient l'intéressé, qui a répondu aux questions de FF. Je fais six mois en CFA 2, et on monte en CFA. Et après ça, je suis passé avec les pros. Je m'entrainais avec eux, j'étais dans leur vestiaire, mais je descendais souvent jouer en CFA le week-end. J'avais juste fait quelques bancs, et une entrée en Coupe de France à Lyon (1-3) La porte de l'équipe première est encore bloquée pour l'attaquant, celui-ci a faim, et une opportunité va se présenter. «J'étais allé voir jouer la CFA de Bordeaux par curiosité, face à Mont-de-Marsan, raconte Olivier Frapolli, entraineur de l'US Orléans jusqu'en 2016 et qui a aujourd'hui posé ses bagages à Boulogne-sur-Mer. Il m'avait tapé dans l'œil. Ce n'est que l'année suivante que j'ai eu l'idée de le faire venir, en voyant que les Girondins ne le faisaient pas jouer. Il y avait un club espagnol, de deuxième division, qui s'était intéressé à lui. Mais son agent souhaitait qu'il reste en France. Heureusement, parce qu'on n'aurait pas pu rivaliser. On avait vraiment fait un bon coup.»

Coqueluche à la Source

Le jeune Emiliano fait donc ses bagages et prend le chemin du Loiret pour une saison, en National. Autant dire l'inconnu. «Je ne connaissais pas du tout Orléans, concède Sala. Je n'étais même jamais monté dans un train, moi qui viens d'un petit village en Argentine. J'étais un peu perdu.» «J'avais vu que c'était un joueur avec beaucoup d'énergie, qui pouvait très vite s'acclimater au National, explique de son côté Frapolli. C'est un Championnat où il faut faire preuve de beaucoup de combativité, et il avait cette qualité. Pour moi, il était évident qu'il allait percer en National. Je savais qu'en le recrutant, il nous ferait beaucoup de bien.» Si les premiers pas sont poussifs, le natif de «Cululù las Colonias» ne tarde pas à donner raison à son coach : «Il n'a pas tout cassé quand il est arrivé. Les premiers entraînements, le premier match amical, c'était assez décevant, on voyait qu'il n'était pas dans le rythme. Et puis petit à petit, il est rentré dans l'équipe, il s'est mis à marquer des buts, et il s'est très rapidement imposé comme titulaire. Ça ne s'est pas fait sur un coup d'éclat, ç'a vraiment été son abatage, son volume de jeu et son investissement qui en ont fait un incontournable.»
«Combatif comme il est, il ne laisse pas indifférent les supporters. Il a vraiment ce tempérament argentin qui le rend très attachant.»
Devenant par la force des choses le leader de l'attaque de l'USO, Sala fait trembler les filets sur beaucoup de terrains de troisième division alors même qu'il découvre ce niveau (et qu'il n'a pas dépassé les 11 buts en CFA 2 avec le FCGB), et fait rêver le club du 45 d'une épopée jusqu'à l'échelon supérieur : «Quand l'attaquant Kevin Lefaix est parti, les supporters avaient peur, il y avait un vide et on avait recruté des joueurs expérimentés pour le combler, se remémore Frapolli. Mais c'est finalement Emiliano, un jeune arrivé en prêt dans l'anonymat, qui est sorti du lot et l'a remplacé.» Mieux : le public de la Source tombe sous le charme de la grande carcasse de l'attaquant, et en fait son chouchou : «C'est vraiment le personnage et le joueur qui ont plu au public. Combatif comme il est, il ne laisse pas indifférent les supporters. Il a vraiment ce tempérament argentin qui le rend très attachant. C'est un garçon qui a l'esprit club. Les supporters chantaient souvent son nom, et je crois qu'ils l'avaient élu joueur de l'année.»

«Il a un tel mental, dans le travail chaque jour... C'est ce qui m'avait frappé chez lui»

Il plante à 19 reprises, terrassant notamment Epinal et Boulogne à lui tout seul (doublé à chaque fois, il en mettra au total quatre cette saison-là), et contribue au beau parcours orléanais en 2012-13 (le club se classe à la huitième place). «Il arrivait des Girondins, qui est quand même un grand club, alors qu'Orléans était encore en construction à l'époque, détaille Frapolli. Et à aucun moment, on a senti une espèce de complexe de supériorité. Il n'était pas juste à la finition des actions. C'était le meilleur joueur de l'équipe, sans contestation.» «On n'avait pas très bien débuté le Championnat, mais ensuite on avait fait une très belle série qui nous avait permis de lutter jusqu'à la dernière journée, se souvient le buteur. C'était super. J'ai gardé un DVD, que le club m'avait fait, avec tous les buts que j'ai mis à Orléans. Ce sont de très bons moments.»
 
Sorti forcément grandi de cette aventure dans la cité johannique, Sala n'a pas l'intention de retourner s'enterrer chez les Marine et Blanc quand arrive l'intersaison suivante. Ses prestations sous la liquette jaune et rouge ont fait du bruit jusqu'en Championship, mais encore une fois, le droitier privilégie l'hexagone et voit Niort, en Ligue 2, toquer à la porte : après le National, il découvre à moins de 200 kilomètres de Bordeaux le niveau qui le sépare encore de l'élite. Là encore, le joueur d'origine italienne ne tarde pas à faire ses preuves. «Je pensais que ça allait prendre un peu plus de temps car il avait besoin de travailler techniquement, avoue Pascal Gastien, qui l'a dirigé dans les Deux-Sèvres. Mais il a un tel mental, dans le travail chaque jour... C'est ce qui m'avait frappé chez lui. Ça compense ses quelques lacunes. Il nous fallait absolument trouver un buteur, et le club ne s'est pas trompé.» Comme au niveau inférieur, Sala prend ses marques dans ce nouveau Championnat, et son compteur affiche neuf réalisations en Coupe et Ligue 2 à la trêve. «En National, ça ne jouait pas beaucoup au sol, analyse Sala. C'était beaucoup de ballons en l'air sur les attaquants, et on suit. Avec Niort, tu montes de niveau avec des clubs qui descendent de Ligue 1, ça joue un peu plus au ballon, avec de meilleurs terrains.»

21 pions avec Niort

Par la suite, le numéro neuf connaît, début 2013, un trou d'air qui va s'éterniser. «Des gens dans l'environnement du club lui avaient conseillé de moins courir pour marquer plus de buts, confie Gastien. Mais ce n'est pas son genre, c'était contre-nature. Il a besoin d'aller harceler, de faire des appels.» Et ça paie, finalement : le goleador se réveille en mars et se révèle inarrêtable : il score lors de 11 de ses 12 derniers matches avec les Chamois, fait notamment déjà étalage de son aisance depuis les onze mètres (six penalties transformés en 2013-14) et s'offre même le premier triplé de sa carrière lors d'une balade sur la pelouse de Laval (4-2) pour boucler son seul exercice en bleu et blanc à 18 unités (21 toutes compétitions confondues). Une performance unique du côté de René-Gaillard, alors que les Niortais échouent à une inédite cinquième place, après avoir longtemps bataillé.
 
«Il n'est resté qu'un an mais il est devenu chez nous le meilleur buteur sur une saison, expliquait Stéphane Buréta. Il attaquait, il défendait, il savait se placer. Il n'inscrivait pas forcément des beaux buts, mais il fallait être là pour les mettre. Quand il était absent, ça se ressentait tout de suite. Beaucoup ont regretté que les Chamois n'aient pas essayé de l'acheter.» «Quand vous avez à vos côtés Florian Martin, Jimmy Roye, Mouhamadou Diaw et j'en passe, c'est plus facile de marquer, relativise lui Gastien. Mais il se déplaçait bien, et était capable de conserver le ballon haut aussi. Cette année-là, on a failli monter en Ligue 1. Il y a des joueurs prêtés qui ne pensent qu'à avoir du temps de jeu ; lui s'inscrivait dans le collectif du club et dans un projet de jeu. C'est une marque d'intelligence.»

«Salagol» est devenu grand

Au bout du compte, donc, deux ans symbolisant un sas passé avec succès pour franchir le cap et pouvoir prétendre à fouler les pelouses de l'élite. «Ces deux années lui ont permis de se faire connaître en Ligue 1, affirme Frapolli. Ce n'est pas évident, d'accepter d'être prêté dans un club inférieur, quand on est dans un club de Ligue 1. Il l'a fait deux années de suite, avec beaucoup de réussite. Il avait dynamisé l'attaque des deux clubs.» Dans la foulée la saison suivante, il inscrira son premier pion en Ligue 1 sous les couleurs girondines, sur penalty face à Monaco. Avant d'être à nouveau envoyé en mission de courte durée, cette fois six mois à Caen, réalisant une demi-année convaincante à Malherbe et confirmant qu'il peut rendre des services partout où il passe, même de manière très succincte. La suite avec le FC Nantes a prouvé que ses promesses parsemées ici et là n'étaient pas un feu de paille. «J'ai encore des contacts à Orléans et Niort, confie Sala. J'espère qu'un jour je pourrai les croiser, en Coupe par exemple.» Sûr que dans les travées de René-Gaillard et de la Source, on n'a pas oublié les courses effrénées, buts improbables et célébrations pleines de passion de «Salagol».

*Dans une interview accordée à So Foot début février

Jérémie Baron 
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