Romain Salin (L'Equipe)
RDV Portugal

Salin : «Je me sens snobé par la France»

C'est au Portugal, loin de sa France natale, que Romain Salin a bâti sa réputation. À 31 ans, le gardien français, passé par Rennes, Laval, Lorient, Tours, s'épanouit au Maritimo où l'aventure pourrait durer encore un bon moment...

«Que ressent-on quand on atteint, pour la deuxième fois de suite, la finale de la Coupe de la Ligue avec le Maritimo ?
C'est super pour le club. Nous, joueurs, sommes souvent de passage dans un club et c'est toujours intéressant de marquer ce passage. Depuis que je suis au Maritimo, on a atteint la Ligue Europa et disputé deux finales de Coupe de la Ligue. C'est d'autant plus fort compte tenu du contexte actuel où tout revient aux grands.
 
Comment le ressentez-vous ?
Les droits télé viennent d'être négociés pour les prochaines années. Tous les clubs prennent plus d'argent mais les grands (Benfica, Porto, Sporting) bien plus encore que les autres. Le Portugal est le dernier grand pays du foot où ces droits ne sont toujours pas mutualisés. Aujourd'hui, la Coupe de la Ligue est un coût pour un club comme le Maritimo. Elle n'est pas qualificative pour l'Europe, mais on la joue à fond par respect pour les supporters, l'institution et parce que c'est notre boulot. Le problème c'est qu'on ne valorise pas notre travail. On atteint une deuxième finale de Coupe de la Ligue et on a le droit à quelques lignes dans les journaux. On parle toujours des mêmes et les autres existent à peine.
 
Le président de la Ligue, Pedro Proença, a pourtant souvent manifesté sa volonté de changement sur la question des droits télé...
Il est venu pour ça, mais... Il faut aider la Ligue et ça ne peut venir que des clubs. Ce système ne peut pas tenir de toute façon. Les jeunes n'acceptent pas ce que leurs parents ont vécu ou vivent. Un certain nombre d'habitudes, de réflexes liés à la dictature perdurent. On ne parle pas juste de foot mais de la société. Il faudra passer à autre chose.
«Quand tu arrives au Portugal, au Maritimo, avant de te sentir chez toi, il faut prouver qui tu es comme professionnel, comme homme»
Vous êtes installé au Portugal depuis 2010 et on vous sent déjà très intégré, imprégné par sa culture. Funchal, c'est votre deuxième chez vous ?
Disons que j'ai fait mes preuves. Quand tu arrives au Portugal, au Maritimo, avant de te sentir chez toi, il faut prouver qui tu es comme professionnel, comme homme. Maintenant, je peux dire ce que je pense. Au Portugal, c'est difficile pour les clubs. Beaucoup peinent à payer les salaires. On parle de survie. Le Maritimo n'a pas ce type de soucis. Le Maritimo, ce n'est pas que du foot, c'est une école privée. Le président a fait un énorme boulot.
 
Votre président, Carlos Pereira, a la réputation d'être dur en affaires. Comment est-il avec ses joueurs ?
Bien sûr qu'il est dur en affaires mais les faits lui donnent raison. Il donne sa chance à des joueurs que peu ou personne connaissent et il les valorise. Baba, Derley, Kléber, Danilo ne sont que certains exemples de cela. Il y a eu Moussa (Marega), aussi, cet hiver. Il l'avait recruté il y a un an. Il venait de Tunisie où il n'avait pas été inscrit et n'avait pas disputé un seul match. Il fait quatre bons mois chez nous et des offres parviennent à ses agents. Le président aurait pu le vendre mais il a attendu. Je comprends la frustration qu'il peut y avoir dans ces moments-là mais, au final, Moussa été vendu bien plus cher au FC Porto et tout le monde était content. Quand tu signes au Maritimo, il faut comprendre que ce n'est pas l'agent qui fera tout. Un transfert, c'est un billard à trois bandes. Si Carlos Pereira s'était lancé en politique, il serait devenu Président du Gouvernement de Madère.
«Ce n'est pas parce qu'on est partis à l'étranger qu'on est débiles. Rien ne justifie ce snobisme»
Vous serez libre en juin prochain. Avez-vous évoqué votre avenir ?
Le club m'a déjà proposé une prolongation. Je vais donc devoir décider très bientôt. Je me sens bien ici et je me sens snobé par la France. Quand je vois ce que j'ai fait à l'étranger et que les clubs français ne me calculent même pas... Ils ne cherchent même pas à connaître. Ce n'est pas parce qu'on est partis à l'étranger qu'on est débiles. Rien ne justifie ce snobisme. L'indice UEFA devrait faire relativiser certains décideurs...
 
Comment expliquez-vous cette attitude ?
En France, on juge un joueur par son passé. On préfère valoriser son nombre de matches en L1 ou L2 plutôt que sa valeur à l'instant présent. Les clubs se rassurent avec des footballeurs au parcours franco-français. Au Portugal, il n'y a pas autant de préjugés, positifs ou négatifs.
 
Au final, regrettez-vous votre choix d'avoir quitté la France ?
(Il réfléchit) Quand je vois où certains gardiens comme Costil, qui est très bon, - et je ne suis pas du tout jaloux - sont arrivés, je me pose la question. Je n'avais pas tant de retard que ça sur eux, mais j'ai manqué de patience, l'ego a parlé trop fort à ce moment-là et je suis parti (NDLR : il a quitté la France en 2010). Mais je n'ai pas trop de regrets parce que j'ai changé de mentalité. La France est restée un pays très fermé. Pendant des années, on a préféré des joueurs sans cerveau qui faisaient ce qu'on leur demandait sans réfléchir. Et ça arrangeait tout le monde. L'entraîneur n'avait pas à expliquer ses choix, notamment quand il se trompait. Chacun était dans son rôle. Mais ce qui fait progresser c'est la transmission, l'échange, le partage...
«Le président du Maritimo aimerait que je commence à passer mes diplômes d'entraîneur»
Romain Salin entraîneur dans quelques années, c'est possible ?
On a parlé de l'avenir avec le président du Maritimo. Il aimerait que je commence à passer mes diplômes d'entraîneur. Je n'étais pas forcément parti là-dessus. Je me disais souvent qu'après ma carrière de joueur, je ferai autre chose. Je suis quelqu'un d'entier et je ne peux pas forcer les gens à m'aimer comme je ne peux pas les obliger à ne pas m'aimer.
 
Palatsi, Quesnel, Peiser, Debesnet, Sopalski, Sansone, Farnolle... Les gardiens français ont la cote au Portugal. Un poste qui a souvent posé problème au Portugal...
(Il coupe) Les choses sont en train de changer ! Des écoles de gardiens ouvrent et le Portugal va sortir de bons portiers dans les années à venir. La France possède une bonne formation, j'ai eu la chance d'évoluer avec d'excellents entraîneurs dans de bons clubs (Rennes, Lorient, Tours), avec de très bons gardiens. Mais attention de ne pas croire encore que nous sommes les meilleurs et que nous savons déjà tout...»
 
Nicolas Vilas (MCS)
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