gnahore (eddy) (F. Faugere/L'Equipe)
Ligue 1 - Amiens

Talent à retardement, mental de guerrier et road-trip européen : portrait de Eddy Gnahoré, la révélation d'Amiens

La carrière d'Eddy Gnahoré n'est pas un long fleuve tranquille. S'il n'a que 25 ans, celui qui a été élu meilleur Amiénois du début de saison a dû lutter pour se faire sa place chez les pros. Portrait.

Né à Villeneuve-la-Garenne, Eddy Gnahoré fait ses premiers pas dans le petit club de Savigny. Très vite, ce dernier devient trop petit pour celui qui sait où il veut aller et ce qu'il veut devenir. Le choix de Morangis Chilly semble évident, en dépit des quelques heures de transport nécessaires pour aller s'entraîner. Lionel Adon, son entraîneur de l'époque, éclaire : «On était réputé pour avoir une bonne école de football, et on avait un partenariat avec le Paris Saint-Germain. Il était venu ici pour passer un cap». Ce cap, Gnahoré ne le franchit pas tout de suite, malgré des aptitudes physiques bien au-dessus de la moyenne. Alexy Kastelin, qui l'a côtoyé à Morangis, développe : «A l'époque, on entendait parler d'Eddy en raison de sa taille, il était plus grand que tout le monde. Du coup, il s'entraînait souvent avec les U15 alors qu'il n'avait que 11/12 ans pour essayer de se montrer. Mais c'était compliqué, parce qu'il avait un manque de coordination, donc il n'a pas réussi à percer.»
«Eddy, personne ne l'attendait, aucun recruteur n'est venu le chercher. Il s'est débrouillé tout seul.»
Peu agile et plutôt lent, il a dû aiguiser son jeu en conséquence. Mais pas de quoi se démarquer de la concurrence. Pas de quoi non plus ébranler la confiance du garçon, qui continuait son bonhomme de chemin, seul, au CFFP (Centre de Formation de Football de Paris). Une preuve avant l'heure de son imposante force mentale. Lionel Adon toujours : «Partir au CFFP, un club élite de la région parisienne dans ces conditions, ça démontre un vrai caractère, une vraie motivation. Elton N'Gwatala, qui était notre jeune pépite, était parti en même temps que lui, dans des conditions royales. Mais Eddy, personne ne l'attendait, aucun recruteur n'est venu le chercher. Il s'est débrouillé tout seul.» 
A 12 ans, Eddy Gnahoré, ici à gauche de Lionel Adon, est plus grand que tous ses coéquipiers. (photo : Lionel Adon)
A 12 ans, Eddy Gnahoré, ici à gauche de Lionel Adon, est plus grand que tous ses coéquipiers. (photo : Lionel Adon)

Un caractère à double tranchant

Là-bas, Eddy Gnahoré continuait de grandir pour atteindre son gabarit actuel, mais sa mentalité, elle, ne changeait pas. Chérif Quenum, un coéquipier au CFFP, martèle : «Il n'avait pas la grosse tête, mais il était sûr de lui. Il n'y a rien qui pouvait l'arrêter. Quand il chute, il se relève.» Ce tempérament de gagneur pour certain, est perçu par d'autres comme de l'arrogance. A Châteauroux, où il a évolué après le CFFP, son caractère ne passait pas. Si Mehdi Taieb, un camarade d'antan le qualifie simplement de «gentil garçon un peu turbulent», Frédéric Zago, le directeur du centre de formation castelroussin, va plus loin : «Quand il y avait une connerie, il n'était jamais loin. En fait, il se croyait plus dans un centre aéré que dans un centre de formation. Je pense qu'à l'époque il avait d'autres centres d'intérêts que le football, et qu'il avait tendance à faire ce qu'il voulait. C'est dommage, car c'était un bon joueur dans sa catégorie, il avait tout à fait le potentiel pour entrer dans le centre de formation.» Amoureux du jeu avec la semelle et de la protection de balle, il jouait milieu relayeur. Davantage impliqué dans le circuit de passe, il avait plus d'impact. Physique et technique, il avait un profil intéressant sur le terrain. En-dehors, c'était plus compliqué. Frédéric Zago conclut : «Il n'avait pas intégré l'exigence, la rigueur et la discipline du centre de formation. Il aurait fallu embaucher quelqu'un à temps plein rien que pour le gérer, et ce n'était pas possible. Dans l'état d'esprit où il était, on ne pouvait rien en faire, donc on a préféré jeter l'éponge.»

Quand le rêve européen tourne au cauchemar

Naturellement attiré par l'Angleterre de par son profil de milieu box-to-box, Eddy Gnahoré quittait les siens à l'âge de quinze ans pour Manchester City puis Birmingham, où il s'imposait enfin. Comparé à Patrick Vieira par le directeur de l'académie Terry Westley, il touchait son rêve du bout des doigts en signant son premier contrat pro en novembre 2011. Quelques mois avant, il portait pour la première fois la tunique bleue avec l'Équipe de France U18. Ses coéquipiers ? Des certains Alphonse Areola, Samuel Umtiti, Paul Pogba, rien que ça. Sans faire trop de bruit, Eddy rentrait dans le rang et grattait du temps de jeu en FA Cup. Malheureusement, alors qu'il gagnait en importance, il se rompait en février 2012 les ligaments croisés antérieurs à l'entraînement. Le début d'une série noire. Décevant à son retour après neuf mois d'absence, il résiliait à l'amiable son contrat avec Birmingham et entamait une année de chômage, l'épreuve la plus dure pour un jeune footballeur.
Après un entraînement à Carpi, il frôle la mort lors d'un accident de voiture.
Toujours aussi fort mentalement, il n'abdiquait pas et multipliait les essais à Troyes, Saint-Etienne et Marseille, sans succès. Contraint de redémarrer tout en bas (à Carrarese, en Serie C italienne), il reprenait confiance en lui en enchaînant les matches (32 lors de la saison 2014-15) et tapait dans l'œil de Naples. Ce qui s'apparentait à une véritable consécration tournait vite au vinaigre. A peine transféré, le voilà déjà prêté à Carpi. Là-bas, après un entraînement, il frôlait la mort lors d'un accident de voiture. Transporté à l'hôpital en hélicoptère pour des blessures à la tête et au bassin, il s'en sortait finalement avec une simple fracture de la hanche, mais ne pouvait plus rejouer de la saison. Il revenait quelques mois plus tard à Naples, avant d'être prêté successivement à Crotone et Pérouse. Finalement, il n'aura jamais porté le maillot napolitain, quittant la cité italienne pour Palerme le 18 juillet 2017. En Serie B, le coach lui faisait confiance et Gnahoré se régalait. Il totalisait 32 matches, quatre buts et quatre passes décisives, et sortait enfin la tête de l'eau.
Traduction : Eddy Gnahoré vient d'avoir un terrible accident. Il devrait avoir de sérieuses blessures, mais, par chance, son pronostic vital n'est pas engagé.

Rattraper le temps perdu à Amiens

Le 26 juillet dernier, Palerme décidait de prêter son poulain franco-ivoirien à Amiens. Le début d'une nouvelle vie pour lui. Lionel Adon s'en réjouit : «Je pense qu'il est tombé sur le bon club en Ligue 1 avec Amiens. C'est un club qui a des valeurs. On mise presque avant tout sur l'humain que sur la qualité du footballeur. Je pense que c'est vraiment le bon endroit pour qu'il se relance, d'autant plus avec Christophe Pélissier comme entraîneur. Il avait besoin de mûrir son expérience emmagasinée en Italie et en Angleterre, et c'est vraiment le bon endroit pour lui. Et quand on voit ce qu'ils ont réussi avec Tanguy Ndombele, il lui ont donné une vraie chance et maintenant il explose.» Lors de sa première saison, le Lyonnais avait joué 31 matches avec Amiens. Eddy Gnahoré, avec 27 rencontres disputées actuellement, suit ses traces. Mais il n'est pas ici question d'imiter l'international français, même si ses anciens coéquipiers trouvent leurs profils similaires. L'essentiel est ailleurs. Il ne faut pas se focaliser sur le joueur, mais sur l'environnement. A 25 ans, Gnahoré a eu besoin de prouver son talent en permanence partout où il est passé. Il n'a jamais connu un environnement comme celui dans lequel il baigne aujourd'hui, accompagné de Prince Gouano, son capitaine et cousin, et c'est une chance.
Il a saisi cette chance. Élu avec 25.34% des voix Amiénois de la mi-saison par les supporters, il fait l'unanimité en Picardie. Élément incontournable du milieu de terrain, il est en plus de cela meilleur buteur du club, avec quatre réalisations. Un juste retour des choses pour quelqu'un avec qui la vie n'a pas été tendre. Si pour lui, ces gifles reçues lui ont permis de réaliser la chance qu'il avait, Lionel Adon, lui, voit le problème autrement : «Contrairement à un Tanguy Ndombele, Eddy n'a pas pu bénéficier d'une formation classique. Pour avoir bien suivi le travail de modernisation fait par la DTN, je peux vous dire qu'il y a eu un vrai changement entre les générations 93 et 95/96. Eddy s'est formé un peu tout seul, c'est pour ça qu'il n'arrive que maintenant à sa maturité footballistique.» Avec la pespective de rester durablement en France si Amiens lève son option d'achat cet été. Après toutes les épreuves qu'il a affrontées, c'est tout le mal qu'on lui souhaite.
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