(L'Equipe)
Les grands entretiens de FF

Thierry Henry : «Il n'y a pas plus beau trophée que la longévité»

Pour ce nouvel épisode des grands entretiens qui ont fait l'histoire de FF, retour en 2014 avec Thierry Henry, qui fêtait alors ses vingt ans de carrière.

Nous sommes en plein été 2014. Thierry Henry, alors âgé de 37 ans, fête déjà ses vingt de carrière. S'il n'est pas anormal qu'un footballeur aime le football, il est plus rare qu'il le chérisse, qu'il en parle si bien, qu'il entretienne ses valeurs ou qu'il en fasse une profession de foi. Thierry Henry a été un grand joueur. Vingt ans de carrière valaient bien une introspection. D'abord réticent, Thierry Henry a accepté de se livrer longuement, durant près de deux heures d'une passionnante conversation, dans les locaux du verdoyant centre d'entraînement des Red Bulls, du côté d'East Hanover, à soixante minutes de route de l'agitation de ce Manhattan où il réside. Le point d'orgue d'une semaine où France Football l'aura suivi en fil rouge, d'une séance d'autographes en plein cœur de New York à une séance d'entraînement dans une campagne lointaine du New Jersey, pour finir par un match de Championnat contre Montréal, à la Red Bull Arena. À vrai dire, on ne s'en est pas lassé...
«Quand vous repensez à vos débuts, vous vous dites que c'est loin ou que c'était hier ?
(Il hésite.) Un peu des deux. Mais je me dis surtout que tout n'a pas été toujours tracé. En même temps, je suis conscient du chemin parcouru, et du travail que j'ai dû fournir pour arriver là où je suis allé, et surtout pour y rester. D'autant qu'au poste que j'occupe, ce n'est pas évident. J'insiste sur le travail, parce que c'est la base de tout. On peut avoir un don, mais si on ne le travaille pas... Pour moi, ça n'a pas été un sacrifice. Je fais ce que je voulais faire. J'aimais bosser, et je voulais être meilleur dans tous les domaines : mon jeu de tête, les coups francs, la vision du jeu...

Votre don de départ, c'était quoi ?
J'allais vite... Il me fallait dix occasions pour en mettre une, mais en même temps je me créais ces dix occasions. Après, je me suis dit : "Ce n'est pas tous les jours que tu les auras. Il faut que ça aille au fond. Alors, pour éviter de gamberger devant le gardien, tu travailles la finition. Pour que tout devienne automatique, éviter de réfléchir." Le plus dur pour un attaquant, c'est quand il a le temps. Avec Claude Puel, lorsqu'il était préparateur physique à Monaco, j'ai mangé des tonnes de séances devant le but, avec des mannequins. La réussite, je ne suis pas né avec elle. Comme j'ai débuté ma carrière pro sur un côté, ça m'a aussi permis de bosser les centres, et de comprendre le rôle du passeur. Parce que si on glorifie le mec qui marque, on oublie un peu trop souvent celui qui s'est arraché pour centrer en retrait.

Vous trouvez ça injuste ?
Non, c'est comme ça. Combien de fois j'ai sauvé des matches où j'avais mal joué en marquant le but vainqueur... Mais ça m'a aidé à comprendre les choses quand je suis repassé dans l'axe. On me dit souvent, en parlant de Dennis Bergkamp ou de Robert Pirès : "Ces gars-là t'ont alimenté !" Non, ON s'est alimentés. C'est un jeu d'équipe. Le buteur ne doit pas avoir toute la gloire, et je le dis sans fausse modestie. Souvent, j'ai été mécontent de mes matches alors que j'avais marqué.

Quelle est la différence entre la joie du buteur et celle du passeur ?
Pour moi, il n'y a rien de plus beau quand tu fais la passe alors que tu peux marquer un but. Tu sais que tu as la qualité pour marquer, mais tu donnes la balle. Tu partages. La joie, tu la vois dans les yeux du mec. Tu sais, il sait, tout le monde sait. Les gens n'ont jamais compris que lorsque je fais ça (il mime un geste de rassemblement avec les deux mains au-dessus de ses épaules), ce n'est pas pour dire : "venez me voir, j'ai marqué", mais "venez, qu'on célèbre ensemble, qu'on profite".
«Moi, j'ai toujours voulu être le meilleur chez moi. Après, j'ai voulu être le meilleur de ma rue, puis de ma cité, de ma ville, de mon département, de mon pays.»
N'y a-t-il pas quand même un côté show, un peu acteur, dans une célébration ?
On m'a souvent reproché de ne pas sourire, voire de faire la gueule, sur mes célébrations de but. C'est parce que souvent, sur certaines actions, j'avais raté un geste collectif juste avant. Alors oui, dans les secondes suivantes, j'avais récupéré et marqué. Mais j'étais encore dans l'énervement du geste manqué auparavant. Ceux qui me connaissent vous diront que ça peut durer dix minutes. Même à 7-0. Parce que, dans ma tête, je me disais : "Ça aurait pu être la seule action du match. J'aurais dû bien l'exécuter."

Vous êtes sans arrêt dans la recherche de la perfection ?
Ça me permet de ne pas me reposer sur mes lauriers. De toujours avancer. J'ai toujours été comme ça, et j'aime être comme ça. Mes équipiers vous diront que j'ai besoin d'être énervé pour être bon. Chacun son truc. Pat (Vieira), il savait. Il m'agaçait tout le temps. C'est quand on m'énerve que je joue bien.

Comment fait-on pour durer ?
Déjà, il faut éviter les blessures (il touche du bois). J'ai aussi vécu une vie assez saine. Je n'ai jamais été quelqu'un qui buvait ou qui sortait beaucoup. Je le fais raisonnablement depuis deux ou trois ans, mais avant, jamais. Je rentrais chez moi, et je refaisais le match dans ma tête. Je revoyais toutes les occasions que j'avais ratées, en me disant : "La prochaine fois, il ne faut pas que tu manques cette passe-là." Même si tu joues dans ton jardin, devant ton cousin, il faut être irréprochable. Moi, j'appelle ça avoir de la fierté. Si on joue en un contre un tous les deux, il faut que je vous fasse sentir que je suis plus fort que vous. C'est aussi simple que ça. C'est Lilian Thuram qui m'a inculqué ça.

Mais être le meilleur, c'est la volonté de tous les grands...
Moi, j'ai toujours voulu être le meilleur chez moi. Aux cartes, aux billes... Après, j'ai voulu être le meilleur de ma rue, puis de ma cité, de ma ville, de mon département, de mon pays. Après, tu arrives où tu peux arriver. Le but, c'est d'être le meilleur où tu es. Et l'important n'est pas d'y arriver, mais de le vouloir, d'avoir l'envie.

«J'ai toujours respecté le foot»

Le talent, c'est l'envie ?
Exactement. Après, c'est toi qui décides, en l'occurrence de travailler ou pas. Point barre ! J'ai toujours respecté le foot. Quand je vois des mecs qui arrivent en retard à l'entraînement, alors qu'on s'entraîne une heure et demie par jour... Moi, ça m'est arrivé une fois, à Monaco, et ce n'était pas de ma faute. Tigana m'a bien fait comprendre qu'il fallait que ce soit la dernière. Et il avait raison. Si tu es en retard à l'entraînement avec une voiture, tu vas être en retard sur le terrain avec tes jambes.

Pendant vingt ans, vous êtes-vous remis en question à certains moments ?
Tous les jours ! J'ai toujours voulu être jugé sur le match qui venait, pas sur celui que je venais de faire. Ce qui vient de se passer est derrière moi. C'est à vous, journalistes, de le commenter.

Vous avez tout gagné, en club comme avec l'équipe de France. Vous ne vous êtes jamais senti assis sur le toit du monde ?
Non. Il ne faut jamais être satisfait. Mais toujours aller plus haut.

Même quand on est au sommet de la montagne ?
La montagne, c'est tous les matches. Tu en redescends à chaque fois, pour mieux la regrimper le match d'après. Et chaque rencontre est différente. Des fois, tu t'arrêtes pour respirer. Des fois, tu ne grimpes même pas tellement tu es nul.
«On grandit grâce aux autres. Tu n'es rien sans ton équipe, qui que tu sois.»
Mais on ne joue pas tous les jours la finale de la Coupe du monde...
Ce qui aide à redescendre sur terre après avoir joué la finale de la Coupe du monde, c'est quand tu te retrouves trois mois plus tard en Ukraine avec les Espoirs devant deux cents spectateurs. Les gens ont effacé ce passage de mon histoire. Mais je suis fier de ça. Je ne dis pas que ç'a été facile à avaler, mais ça m'a aidé à me remettre en question. J'étais avec cette génération des Silvestre, Gallas, Luccin, les mecs avec lesquels j'étais en Malaisie en 1997 et qui m'ont aidé dans mon ascension. Ça m'a fait mal de retourner en Espoirs, mais je ne pouvais pas regarder ces mecs-là de haut. J'ai joué. Des fois, j'ai été bon, des fois non. On disait : "Il n'a pas envie de jouer." Mais j'étais là. Trois mois avant, je soulevais la Coupe du monde. Là, on avait voyagé avec les A. J'étais au fond de l'avion alors que, quelques semaines plus tôt, j'étais dix rangs devant. J'ai même été en A' pour un Belgique-France, devant 202 spectateurs. Deux de plus qu'en Ukraine. Je n'ai rien oublié.

Vous vous êtes dit quoi à ce moment-là ?
Qu'il fallait travailler et que ça allait revenir. Ça m'a fait chier, mais je suis revenu.

On grandit dans ces épreuves-là ?
Oui. Et on grandit grâce aux autres. Tu n'es rien sans ton équipe, qui que tu sois.

Durer, c'est ce qu'il y a de plus difficile dans le sport ?
Oui, mais c'est la plus belle reconnaissance. Surtout en attaque, où il y a des jeunes qui arrivent. Il faut non seulement durer, mais également être performant. Il n'y a pas plus beau trophée que la longévité. Celle des Maldini, Zanetti, Zizou, Tutu (Thuram), Desailly, Liza, Blanc, Deschamps, Lama, Platini, Giresse, Tigana, Luis Fernandez... Rester au niveau où on t'attend à tous les matches. Messi, Ronaldo... Est-ce qu'on se rend compte de ce qu'ils font, du degré de performance ? À quel point c'est dur d'être toujours au top ?
Thierry Henry avec Aimé Jacquet après la finale de la Coupe du monde 1998. (A.De Martignac/L'Equipe)
Thierry Henry avec Aimé Jacquet après la finale de la Coupe du monde 1998. (A.De Martignac/L'Equipe)

«Mon jeu n'a jamais été économe»

Ça prend beaucoup d'énergie ?
Pas beaucoup, énormément. Les gens n'imaginent pas que, lorsqu'on a besoin de repos, ce n'est pas d'un repos physique. Quand tu termines une Coupe du monde, et qu'on te donne dix jours de vacances, c'est difficile. Alors je sais, on est bien payé. Mais, mentalement, ce n'est pas évident de recommencer tout de suite. La fatigue n'a rien à voir avec ce qu'on gagne par mois. Je peux compter sur les doigts d'une main les matches que j'ai joués en étant à 100 %. Et j'en ai joué... Regardez les Allemands. Ils sont champions du monde, mais tout est à recommencer. Plus rien n'existe à nouveau. L'aboutissement est derrière eux. Le titre, ils pourront vraiment en profiter dans vingt ans, quand ils auront arrêté.

On oublie trop souvent l'être humain derrière le sportif, l'athlète ou la star ?
C'est vrai, mais ça va avec. Et comme je dis toujours : "Si tu rentres sur le terrain, c'est que tu peux jouer." Les gens ne sont pas censés savoir que tu n'es pas bien. Je suis souvent rentré aux vestiaires après un match en me disant : "Putain, Thierry, aujourd'hui, tu ne pouvais pas !" Mais si vous saviez dans combien de ces matches-là j'ai marqué... Je me souviens d'une rencontre de Ligue des champions avec Arsenal à Prague (contre le Sparta). Je revenais d'une blessure au tendon d'Achille. J'avais repris l'entraînement la veille. Le coach me dit : "Tu viens avec nous, mais tu restes sur le banc." Au bout de cinq minutes, Jose Antonio Reyes se blesse. Je ne regardais même pas qui allait s'échauffer, vu que j'étais sûr que ce ne serait pas moi. Et là, le coach me dit d'y aller. Je rentre, je mets deux buts et je bats le record du club de Ian Wright (185 buts avec les Gunners). Même quand tu n'es pas bien, tu penses toujours que tu vas aider l'équipe.

Mais pour durer, il faut parfois dire non ?
Je n'ai jamais su faire ça. Jamais. Et tous les grands joueurs sont dans le même cas. Un Vieira, il fallait l'assommer pour qu'il n'aille pas sur le terrain. Il a joué des matches où il ne pouvait même pas marcher avant ou après. Et il n'était pas nul.

Vous qui êtes allé partout, il y a des footballs où il est plus facile de durer ?
Ça dépend de ta façon de jouer. Mon jeu n'a jamais été économe, mais c'était toujours le même. Disons que la Premier League n'est pas évidente parce que, non seulement le jeu est physique, mais il n'y a pas de trêve. Et le moment où on joue le plus, c'est celui où tout le monde se repose (Noël).
«Même quand j'étais champion du monde, Tigana me demandait de porter les sacs de maillots.»
Y a-t-il des conseils qu'on vous a donnés il y a vingt ans et que vous n'avez jamais oubliés ?
Celui de Lilian Thuram dont je vous parlais tout à l'heure. Tutu a été très dur avec moi, mais je le remercie tous les jours. Mon père aussi, qui est au-dessus de tout le monde. Christian Damiano, Gérard Houllier, tous mes coaches chez les jeunes. Mais Tutu, il était dur sur le terrain, à l'entraînement... Dur dans ce qu'il me disait. Ça m'a servi. Quand tu arrives en sélection, tu dois impressionner Desailly, Deschamps, Liza, Zizou, Djorkaeff... À Monaco, quand je ne centrais pas un bon ballon devant le but pour Sonny Anderson ou Mickael Madar, ils dégageaient la balle par-dessus le grillage de La Turbie. Et qui allait la chercher à votre avis ? David Trezeguet et moi. À l'époque, il n'y avait pas d'éclairage à La Turbie. En plein hiver, quand on s'entraînait en fin d'après-midi, on ne voyait plus rien lorsqu'il fallait rechercher les ballons. Je me revois encore (il crie) : "J'en ai un David, et toi ? Moi aussi !" Et il aurait fallu que je fasse quoi ? Que je dise : "Les anciens, ils nous parlent mal, c'est un manque de respect." Mais de quel respect on parle ? Qu'est-ce qu'on avait fait ? Qui on était ? Si Sonny me demandait de centrer, je centrais. Et quand il me disait de recommencer, je recommençais. Même quand j'étais champion du monde, Tigana me demandait de porter les sacs de maillots. Il y avait une dame ou les magasiniers qui voulaient s'en charger, mais il disait : "Non, non, c'est le travail des jeunes."

Vous faites ça avec les jeunes ici ?
Plein de fois. Mais quand vous êtes tout seul à le faire...

C'est une question d'éducation ?
Quand j'étais jeune, à Monaco, il n'y avait pas de noms affichés au-dessus des vestiaires individuels. J'attendais que tous les pros arrivent pour savoir où j'allais m'asseoir. Dans le bus, quand on partait à 10 heures, j'arrivais à 8 heures pour ne pas le rater. J'attendais deux heures, debout. Et tant qu'on ne me disait pas de m'asseoir, je restais debout.

«George Weah m'a vraiment influencé»

Ça doit vous faire drôle de voir ces valeurs disparaître aujourd'hui ?
C'est dommage, on perd quelque chose. Arriver chez les pros n'est pas un dû. Ça ne doit être ni une fête ni un aboutissement. Quand j'étais jeune, j'allais saluer tous les pros, leur dire bonjour. Aujourd'hui, c'est limite l'inverse. Moi, j'ai commencé à me faire masser à vingt et un, vingt-deux ans. Si Tigana nous voyait sur une table de massage, il nous disait : "Tu fais quoi là ? Tu as mal où, au dos ? T'as joué cinq secondes en L1 et tu as mal ? (Il prend l'accent et imite Tigana.) Allez, va t'entraîner, va courir ! Et laisse la place à Franck Dumas ou Enzo Scifo." Il avait raison.

Vous êtes à fond dans ce genre de choses ?
À bloc. Trop d'ailleurs. Qu'un mec arrive en retard à l'entraînement, ça me met hors de moi. Regardez aujourd'hui (il montre les installations du club). Qu'est-ce qui empêche les jeunes de venir s'entraîner cet après-midi ? Il y a six ans, les San Antonio Spurs ont adjoint un "shooting coach" à Tony Parker. Et c'est Tony Parker. Ce n'était pas un manque de respect, juste pour qu'il s'améliore dans un domaine où il pouvait encore progresser.

C'est ce genre d'ajustement qui permet de durer, d'aller au-delà de ses limites physiques ?
Moi, à un moment donné, j'ai développé mon jeu de passe pour être meilleur. Je l'ai fait quand j'étais jeune et que je jouais sur un côté, puis plus tard, quand je suis revenu dans l'axe à Arsenal. Et, entre la passe au cordeau sur le côté ou la vision du jeu axial, ce n'est pas vraiment la même chose. Mais c'est juste un travail.

Y a-t-il un moment durant ces vingt ans où vous avez vu le jeu évoluer ?
Oui. Prenez Ronaldo, le Brésilien. Il faisait des choses qu'on n'avait jamais vues avant. Lui, Romario et George Weah ont réinventé le poste d'avant-centre. Ils sont les premiers à être ressortis de la surface pour venir chercher des ballons au milieu, aller sur les côtés, embarquer le défenseur central avec leurs courses, accélérer, dribbler. Qui faisait ça avant ? Gerd Müller ? Paolo Rossi ? Non. George Weah m'a vraiment influencé. Peut-être ai-je copié son jeu ? Mais combien de mecs peuvent se targuer d'avoir réinventé un poste ? Pas beaucoup. Et tout ça fait qu'à un moment donné les médias, les publicitaires en sont venus à individualiser la performance. On a commencé à ne plus montrer le collectif, la construction d'un but, le départ de l'action. Vous vous souvenez de ce slogan d'un équipementier : 10+1. Ça voulait dire : "Si vous avez un talent, vous pouvez gagner." Mais Ronaldo est le seul à savoir faire ce qu'il fait. Du coup, tout le monde a voulu faire des gestes techniques, des sombreros... On a tout orienté sur l'individualité. On ne parlait même plus de football. J'ai vu le football changer.
«À un moment donné, le jeu a trop été tourné autour de l'individualité. La star, c'est bien. Mais dans l'équipe, pas en dehors.»
En même temps, les Gerd Müller, Rossi, Onnis, Bianchi ne ressemblaient à rien physiquement comparé à Weah ou Ronaldo...
Bien sûr. Mais il ne faut pas croire que c'est la norme. Qui a le corps de Cristiano Ronaldo ? Le jeu de Messi ? Ce sont des exceptions. Alors que si on parle du jeu, si on veut éduquer, on peut apprendre à un jeune ce que fait Xavi. Xavi, tu peux faire. Ronaldo, pas certain. Mais c'est sûr que si je suis jeune et qu'on me montre sans arrêt des passements de jambes et des petits ponts, je vais vouloir faire ça sur le terrain. Quand j'étais petit, je voulais être Boniek à l'arrivée de la passe de Platini. Ronaldo ou Ronaldinho, ils faisaient le geste technique en passant l'adversaire, pas le geste gratuit. Mais le commun des mortels n'est pas Zizou, Messi ou Cristiano Ronaldo.

Vous pensez qu'on éduque mal les enfants ?
Oui. Et il faut qu'on m'explique comment un Espagnol n'a pas gagné le Ballon d'Or sur les quatre dernières années. À un moment donné, le jeu a trop été tourné autour de l'individualité. La star, c'est bien. Mais dans l'équipe, pas en dehors.

Les Américains ont tendance à privilégier ces valeurs...
Je vais vous dire. J'ai grandi avec Michael Jordan, qui mettait soixante points dans certains matches au début de sa carrière. Il en a mis moins quand Scottie Pippen et Horace Grant sont arrivés à Chicago, mais il a commencé à gagner des titres. C'est ça la vérité ! C'était la star, mais au sein d'un collectif. Quand tu es moins bien, ce sont les autres qui masquent tes faiblesses.

Comment sent-on que c'est le moment d'arrêter, de tourner la page ?
(Longue pause.) Je ne sais pas. L'amour du foot sera toujours là. Mais je pense que c'est quand tu commences à te forcer. Je ne dois pas me dire ou penser : "Il faut que j'aille à l'entraînement." Quand tu respires, tu n'y penses pas, c'est naturel. Le foot, c'est pareil. Et je ne parle pas d'une réticence due à la fatigue physique, mais de la tête qui ne suit plus. Quand tu n'as plus envie, et que ça revient souvent.

«Oui, je suis dur, exigeant, chiant»

Que reste-t-il alors ?
Des fondamentaux. Je n'ai pas appris le football, j'ai été éduqué. Nuance. MM. Dussault à Clairefontaine, Mérelle, Damiano, Francisco Filho nous ont éduqués. Dans la défaite comme dans la victoire, on avait une identité. Il fallait jouer de telle manière, respecter le football. Ils m'ont mis ça dans les veines. On n'est que le reflet de son éducation. Quand mes parents me reprochent parfois d'être dur, je réponds : "Mais qui m'a éduqué ?"

Vous pensez être dur ?
Oui, je suis dur, exigeant, chiant. Surtout en termes de football. Mais toujours pour l'amour et le respect du jeu.

Quand vous parlez d'identité, c'est en termes de club, de jeu ?
Ça va avec. Le Barça a une identité. La plus belle chose que j'aie entendue d'un coach, c'est le discours de Pep Guardiola avant la finale de la Ligue des champions en 2009, à Rome. Il a dit : "Les gars, tout ce que je veux, c'est qu'à la fin du match on me dise que le Barça a joué au football. La seule chose que je ne veux pas qu'on perde ce soir, c'est notre identité. Bon match." C'est tout. À Clairefontaine, c'était la même chose. Francisco Filho nous disait : "Je ne veux pas voir de passe en retrait." C'était le thème du match. Mais il fallait aussi gagner. Une fois, il nous a interdit de tacler en match. Il ne voulait que des interceptions, autrement dit nous apprendre à lire le jeu.

Mais dans ce contexte, est-ce qu'on n'en oublie pas le but du jeu, qui est quand même de gagner ?
Non, parce que c'est l'identité qui forge la victoire. Forcément. C'est quand on oublie les préceptes que les victoires deviennent difficiles, étant entendu bien sûr qu'il faut tout de même une certaine qualité.
Un soir de 2009, avec Guardiola et la Coupe aux grandes oreilles... (A.Mounic/L'Equipe)
Un soir de 2009, avec Guardiola et la Coupe aux grandes oreilles... (A.Mounic/L'Equipe)
«L'important, pour un entraîneur, c'est d'affirmer son identité. Quelle qu'elle soit.»
On parle d'identité, de longévité... Mais celles d'un Ferguson ou d'un Wenger, qui ont engendré des joueurs presque quadragénaires comme Giggs, Scholes ou comme vous, ne sont-elles pas essentielles en termes de transmission du savoir ?
Bien sûr. Mais ni Ferguson ni Arsène n'ont gagné tout de suite. Ils n'ont pas été influencés par le résultat.

On leur a laissé le temps pour ça...
Mais ils ont gardé la même vision, quel que ce soit le club où ils étaient.

Ça peut encore exister ?
Oui, au Barça. Gagner, mais en jouant bien. Même les changements d'entraîneur n'ont pas altéré l'identité du club.

Vous entraîneur, vous pourriez aller n'importe où ?
L'important, pour un entraîneur, c'est d'affirmer son identité. Quelle qu'elle soit. Si ton identité, c'est de défendre, pas de problème. Tu peux même gagner comme ça. Mais ça n'est pas parce que tu perds qu'il faut changer.

Un événement comme une finale de Coupe du monde ou de Ligue des champions peut-il faire évoluer les choses ?
Je ne peux pas vous dire oui, vu que je n'ai pas connu ça. Guardiola en 2009 n'a même pas parlé de résultat. Arsène, en 2006, en finale de la Ligue des champions, c'était pareil. Ce sont des esthètes, ils veulent que tout soit beau. C'est quand tu aimes ton travail que tu agis comme ça. Quand tu peints une toile, c'est pour que les gens la regardent et l'apprécient.

«J'ai toujours rêvé de laisser une trace»

Dans quel état d'esprit êtes-vous vingt ans après vos débuts ?
(Il réfléchit.) Je revois souvent en pensée les séances de travail supplémentaires que j'ai faites. Le travail paye. Je me disais toujours : "Si je ne le fais pas, un autre va le faire. Peut-être même qu'il le fait déjà. Et si ce mec-là veut me piquer ma place, je serai prêt. S'il est plus fort que moi, chapeau. Mais je me serai préparé." Et puis j'aimerais aussi qu'à la fin de ma carrière les gens se souviennent de moi. J'ai toujours rêvé de laisser une trace.

C'est une forme de respect pour vous ?
Sur la qualité de mon travail, oui. Avoir fait partie de ces générations victorieuses avec les Bleus, avec Arsenal, avec le Barça, c'est une immense fierté. La preuve aussi qu'on ne m'a pas menti.

C'est qui on ?
C'est Tutu qui m'a dit : "Travaille pour montrer que tu es le meilleur." C'est mon père, c'est Tigana, Puel et son exigence, Damiano, Domenech en Espoirs. Tout ceux que j'ai eus quand j'étais en train de me modeler, et que j'aimerais que vous citiez. Gérard et Laurent Banide à Monaco, Paul Piétry en U17 à Monaco, Jean-Marie Panza à Palaiseau... Lippi et Ancelotti en Italie. Ces mecs-là ne m'ont pas menti.

Si vous deviez garder un souvenir de ces vingt ans de carrière ?
(Il réfléchit longuement.) Un souvenir ? La première fois que mon père m'a vu sur un terrain. Parce que c'est là que tout a commencé. Le reste, tout le monde connaît l'histoire...

Le Thierry Henry entraîneur sera-t-il aussi exigeant que le joueur ?
Je voudrai certainement qu'on respecte le football. Avoir une grande carrière et être dehors à minuit n'est pas compatible. Ça m'est arrivé, comme à tout le monde. Mais il ne faut pas que l'erreur devienne une habitude. Je discuterai sur le jeu, parce que c'est constructif, mais pas sur les règles ou sur les bases. Chez moi, le plaisir est dans l'exigence et la progression. Je ne peux pas jouer un match pour m'amuser. Soit on joue, soit on ne joue pas. Gagner, ça n'est que la fin du film. L'aboutissement.»
Thierry Marchand
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Heraclite 16 mai à 10:44

Si, si il y a largement plus beau. Comme comprendre la nation que l'on représente . Si vous l'aviez compris, vous vous seriez empressé de vous excuser de votre main contre l'Irlande et ainsi un peu plus tard vous auriez été entendu comme il se devait à Knysna. La societe francaise est faite d'immateriailtés telles que : "Nous avons tout perdu for l'honneur". C'est pour ca qu'en foot nous ne serons jamais l'Italie. En France nous nous devons de gagner mais son flouer.

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