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(L'Equipe)
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«Une véritable rockstar», «Je n'ai vu que du Maradona sur le trajet du bus»... Les anciens Toulousains racontent Diego Maradona à Naples

En 1986, le TFC réalisait l'exploit de sortir le Napoli de Diego Maradona aux tirs au but en Coupe de l'UEFA (1-0 ; 0-1, 4 t.a.b. à 3). Trois anciens Violets se remémorent leur rencontre avec El Pibe de Oro. Un moment forcément unique pour eux.

Philippe Bergeroo, gardien : «Je n'ai vu que du Maradona sur le trajet du bus»

«Dès le tirage au sort, je vais être franc, quand on voit Naples, on se dit qu'on ne va pas aller plus loin. Mais on était tous contents de jouer contre le meilleur joueur du monde. C'était la star des stars, Diego. Et puis jouer au San Paolo, c'était quelque chose d'extraordinaire. On voulait savoir si on pouvait tenir face à une telle équipe.
Je me souviens de la veille de match, à l'hôtel là-bas. On a tous mal dormi et le lendemain matin, Beto (Marcico) vient me voir et il me dit : "Philippe, comment ça se fait qu'il y ait eu des coqs qui ont chanté tout la nuit ?" Sous nos fenêtres, des supporters du Napoli se sont relayés pendant des heures pour faire cocorico et nous empêcher de trouver le sommeil... Sur le chemin du stade, il n'y avait pas d'escorte pour notre bus. On a dû mettre deux bonnes heures pour arriver au San Paolo. Il y avait une soixantaine de jeunes en Vespa qui suivaient notre bus et qui klaxonnaient. Dès qu'il y avait un stop, ils collaient des photos et des figurines de Maradona contre les vitres du bus ! Ils hurlaient et demandaient où était le gardien de but... Comme les copains étaient sympas, ils m'ont pointé du doigt (rires). Moi, je n'ai quasiment pas vu un bout de la route. Je n'ai vu que du Maradona sur le trajet. Les tifosi me montraient du doigt quatre, cinq, six... En gros : "Bergeroo, tu vas te prendre une valise ce soir".
En avant-match, Jacquot (Santini, le coach du TFC) avait bien analysé la position tactique de Maradona. Quand il décrochait au milieu pour chercher le ballon, c'était Despeyroux qui le prenait. Il était jeune à l'époque, il a fallu le calmer. Il ne se dégonfle jamais mais il était trop chaud. J'ai dû avoir une discussion avec lui : "Oh, jeune ! Va doucement qu'on ne finisse pas à dix." Quand Maradona se rapprochait de notre but, c'était Benoît Tihy qui le prenait. Il y avait un double marquage à la culotte sur Diego.
«Quand Maradona est rentré sur la pelouse, c'était... La folie dans les tribunes»
On s'est fait huer en arrivant. Je n'avais jamais vu ça. On ne la ramenait pas honnêtement. On se disait surtout : "Pourvu qu'on soit à la hauteur !" Et la hauteur c'était de ne pas en prendre quatre ou cinq. Je me souviens précisément quand l'arbitre siffle dans les couloirs pour nous signifier de sortir du vestiaire. On est dehors, on est prêts, on attend. Les Napolitains, eux, ils prennent tout leur temps, ils restent dans leur vestiaire, ils ne sortent pas... Ils sont chez eux quoi, ils font ce qu'ils veulent ! Je les vois sortir d'un coup... (silence) Des regards de guerriers. On serre les rangs. Mais, moi j'en rigole. Maradona passe devant nous, il ne nous calcule même pas. Pas un seul regard. Benoît Tihy se tourne vers moi et je lui dis : "T'inquiète Benoît, je pense qu'aujourd'hui tu vas gagner tous tes duels aériens contre lui." Il faisait à peine un centimètre de plus que lui... (rires) Il me répond : "Grand, c'est pas le moment !" On rentre sur le terrain, on ne voit rien. On en a pris plein la tronche. Quand Maradona est rentré sur la pelouse, c'était... La folie dans les tribunes. Dès qu'il touchait le ballon, j'étais très concentré. Plus que d'habitude oui, parce que dès qu'il a la gonfle, même à trente mètres, il peut t'en filer une... Il est capable de trouver quelqu'un en profondeur et de décanter seul une action par magie.

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Le retour à Toulouse était un moment extraordinaire. On part de l'hôtel avec l'escorte de motards, on traverse toute la ville, il y avait des gens partout dans la rue, comme si le Tour de France passait. Une énorme pression. On savait qu'on avait fait un bon coup à Naples en ne perdant que 1-0. Tarantini commence mal avec son discours, il nous dit : "Si on prend un but, c'est mort." On le savait mais je lui dis : "Putain, commence pas Alberto, dis pas ça !" On a su mettre d'emblée une pression physique supérieure à celle des Italiens. Un impact énorme. On ouvre le score, on domine mais on va aux tirs au but. Stopyra loupe son péno. Je lui dis : "T'inquiète pas, je vais rattraper le coup." J'avais une de ces pressions... Avant chaque tir au but, le stade entier scandait mon nom. Ça montait et j'arrivais pas à en sortir un. Pour le quatrième des Napolitains, je vois Bagni qui s'avance... Je prenais toujours les infos sur les deux dernières foulées des mecs. Epaule ouverte ou fermée pour choisir mon côté. Je la sors. Tarantini marque derrière. On mène et Maradona s'avance. Avant la séance, Tarantini m'avait briefé : "Grand ! Surtout, ne donne pas d'informations à Diego quand il s'élance. À chaque fois, il prend une course d'élan où il trottine et il regarde le gardien jusqu'au dernier moment pour mettre à l'opposé. Ne bouge pas !" Il arrive balle à la main. J'attends, j'attends. J'attends tellement que je reste cloué sur ma ligne et je ne plonge pas. Mais je vois le ballon partir et là je me dis : "Mais il est loin ce ballon..." Quand t'es gardien, tu connais la largeur de ton but. Je savais que c'était plié. Ça tape le poteau. J'entends le stade exploser. Maradona a raté son tir au but. Mon premier réflexe, c'est de le regarder. Il se tient la tête dans les mains et puis là je cherche mes coéquipiers. C'est la folie à Toulouse.

Pour la petite anecdote, X années après, quand je suis dans le staff des Bleus, Aimé Jacquet m'envoie à Naples voir deux joueurs pour la Coupe du monde 1998. J'arrive au San Paolo accompagné d'un dirigeant napolitain. Je sors de la voiture, il y avait un policier à l'entrée du stade. Le dirigeant me présente : "Un émissaire de l'équipe de France, c'était lui le gardien de Toulouse quand Maradona a raté son penalty." Le policier a tourné la tête et a refusé de me serrer la main... Le plus grand contre qui j'ai joué ? Non, c'est le Roi Pelé pour moi... J'avais 18 ans aux Girondins et Santos était venu en tournée en Europe. J'étais heureux d'être remplaçant et je rentre à la mi-temps. Sur l'engagement, frappe de 25 mètres, lunette de Pelé. J'avais même pas touché un ballon ! On finit à 1-1 et tout le monde me dit : "Tu te rends compte, t'as pris un but de Pelé !" Je suis un chanceux, j'ai joué contre les deux meilleurs de tous les temps...»

Beto Marcico, attaquant : «Jamais eu peur de Diego»

«Il faut bien se rendre compte des choses. Quand on joue le Napoli en 1986, c'est le premier tour de la Coupe d'Europe. Diego sort tout juste de son Mundial mexicain. Il est champion du monde, c'est lui le meilleur joueur de la planète, il n'y a aucune hésitation. Il est au sommet de sa carrière... Moi, je le connaissais déjà en Argentine, il avait tout juste vingt ans et j'avais déjà joué contre lui quand il était à Argentinos Juniors. C'est le plus grand. J'ai eu le privilège de le côtoyer en sélection. Diego, c'était une superstar... Je n'avais jamais vu un tel engouement à Toulouse. Et je ne suis pas sûr qu'on revivra ça un jour. Toute la ville était colorée de violet. C'était en partie pour nous au TFC bien sûr, mais tu avais l'impression que c'était aussi pour souhaiter la bienvenue au plus grand, à Diego !
«Diego, c'est un homme qui a beaucoup de personnalité. Hors du terrain, il a toujours lutté pour les droits des footballeurs»
J'ai essayé de désacraliser tout ça au maximum avec mes coéquipiers mais quand tu vois l'engouement qu'il y avait pour lui au San Paolo... Ce stade, à l'unisson pour lui. C'était le feu, la folie des Napolitains qui aiment le foot plus que de raison et la folie de Diego avec. Tu ressentais la gnaque, la rage des tifosi. Ils ne faisaient qu'un, c'était impressionnant.

On avait beaucoup de respect pour lui mais on n'a pas eu peur de Diego. Jamais. Au contraire, tu es heureux de te confronter à ce genre de joueurs. Tu joues au foot pour ça. Jacques Santini avait bien ficelé son affaire. Il avait mis Benoît Tihy en marquage individuel sur lui. Il l'a très bien fait. Il ne l'a pas lâché d'une semelle, même quand le ballon était à l'opposé, il restait tout près de lui, au cas où. Parce que sur un contrôle, Diego peut te faire une différence tout seul. Il fallait le surveiller tout le temps.
Diego, c'est un homme qui a beaucoup de personnalité. Hors du terrain, il a toujours lutté pour les droits des footballeurs. À l'époque, les dirigeants étaient forts mais Diego était libre. Il a continué après sa carrière à dénoncer Blatter et compagnie. Il aime le foot par dessus tout. Je garde encore son maillot de Boca précieusement, quand il a fait son retour à la Bombonera...»

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Jean-Philippe Durand, milieu : «Une véritable rockstar»

«La première image qui me revient en mémoire, c'est le San Paolo au match aller lors de l'entrée des équipes. C'est un truc qui me restera à vie. On arrive dans un stade avec 90 000 personnes. Des fumigènes de partout, une enceinte en feu avec un brouillard de fumée pas possible... Diego Maradona n'était même pas sorti s'échauffer pour l'entraînement. Il est arrivé comme une véritable rockstar. Tout le monde n'avait d'yeux que pour lui. À la limite, on se disait : "Mais qu'est-ce qu'on fout là ?" On ne va pas se mentir, nous aussi, on le regardait avec de grands yeux. C'était particulier pour moi. C'était mon premier match de Coupe d'Europe. L'avant-match avait été compliqué pour nous. On découvrait un autre monde. Après, quand le match commence, on se livre à fond. On oublie un peu qu'on joue contre Maradona. Mais quand il a le ballon, ça fait quand même quelque chose. C'était une superbe expérience qui me marquera. Il a une prestance qui fait qu'il attire beaucoup les regards. C'était le boss là-bas. Il portait cette équipe. Sur le terrain, on essaie de le regarder le moins possible, on n'est pas non plus là pour lui faire des caresses. Il déclenchait tout dans son équipe, il faisait des différences énormes tout seul.
«Maradona, il est unique, c'était le Lionel Messi d'avant»
Je me rappelle qu'on était dans un hôtel à une demi-heure de la sortie de Naples. On prend le bus, on a dû mettre une heure et quelques pour rejoindre le stade et traverser toute la ville. Pendant une heure, on s'est fait insulter, cracher dessus. On avait l'impression que c'était une guerilla, qu'on allait se faire lyncher. On ne connaissait pas ça. Ils étaient tous fous de Maradona.

Maradona, tout le monde l'aime mais le joueur que j'admirais le plus, moi, c'était Marco van Basten. Maradona, c'est le mec le plus atypique contre qui j'ai joué, le plus difficle à contrecarrer. Parce que sa technique, sa capacité d'accélération, ses dribbles, sa vista. Parce que c'est Maradona... Il est unique. C'est quelqu'un qui sait tout plus vite que les autres, il était d'une précision incroyable. C'était le Lionel Messi d'avant. Sur le terrain, je me souviens d'une sensation. J'avais parfois l'impression que j'étais au ralenti et que lui était en accéléré. Sa vivacité était terrible, t'avais l'impression de pouvoir lui choper le ballon, mais en fait non. Il est toujours là avant.»

Benoît Tihy, au marquage individuel de Maradona : «Il est venu me féliciter pour mon match»

«Je suis peut-être le seul Français à avoir réussi à le museler. Et deux fois (rires). Ça va me poursuivre jusqu'au bout mais il y a pire quand même, non ? Je me souviens du tirage au sort en premier lieu. Je me suis dit : "Qu'on me le donne Maradona !" J'avais envie de montrer qu'on pouvait bien défendre et se mesurer à ce qui se fait de mieux au monde, l'un des meilleurs joueurs de tous les temps. Il ne pouvait m'arriver qu'une chose : ne pas être bon, mais ç'aurait été normal.

Avant le match aller, Jacques (Santini) nous a convoqués avec Pascal Despeyroux et Jean-Philippe Durand à 17h, quelques heures avant le coup d'envoi à Naples. Il se tourne vers Pascal en premier : "Il faut que quelqu'un prenne Maradona, tu t'en sens capable ?". "Ah non moi je suis trop grand ! Il va me passer entre les jambes..." Ensuite, il regarde Jean-Philippe et lui pose la même question: "Non, moi je veux jouer et m'exprimer un peu." Il se tourne enfin vers moi et je lui dis : "Ah ben il était temps ! Moi ça fait dix jours que je n'attends que ça..." J'ai beaucoup discuté avec les Argentins Marcico et Tarantini, ils le connaissaient bien et me répétaient de ne pas me jeter.
«Pendant la rencontre, on s'est accroché, je me suis retourné et je lui ai mis une claque...»
Au San Paolo, je le vois encore s'échauffer dans son coin et son entrée dans le stade. Tout le monde scandait : "Diego ! Diego !" Je m'arrête et je me dis : "Non mais attend ? Je vais vraiment être responsable de lui ?" Dans ma tête, je me suis dit qu'il fallait que je sois bon, mais que je ne pouvais pas me permettre de l'agresser. C'était une icône avec tout ce qu'il représentait. Je ne voulais pas me faire lyncher en sortant du stade. Pendant la rencontre, on s'est accroché, je me suis retourné et je lui ai mis une claque... Sur le coup de la colère. Mais je me suis excusé directement. il a été adorable, un grand monsieur. Il m'a serré la main et on a continué.

À l'aller tout s'est plutôt bien passé... Je me souviens surtout du retour où Naples change de dispositif. Maradona était passé deuxième attaquant. Les cinq premières minutes, je le suis, il me met un turbin énorme au poteau de corner. Pffff là je me dis : "Putain, si c'est ça dès le début, ça va être une souffrance." Il n'est passé qu'une fois. L'autre image que je garderai toujours, c'est à la fin de la prolongation, avant la séance de tirs au but. Il fait 25 mètres en courant pour venir me voir. Il me serre la main et il me félicite pour mon match. C'est classe. On s'est bien frottés, on s'est mis des coups mais au bout du compte, c'est un mec formidable.

Pour l'anecdote, quelques mois plus tard, j'avais un ami pizzaiolo qui était fan du Napoli et je me suis retrouvé à un baptême rempli de Napolitains. Mon ami m'a présenté. La première heure a été tendue. Tout le monde me regardait de travers. Je leur ai signé quelques photos de moi et je leur ai dit : "Tenez ! Vous pouvez me mettre à côté de Diego !" Ils avaient tous une photo de lui dans leur portefeuille. Ils en ont finalement ri avec moi.»
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karimbetoak 3 nov. à 6:56

J'étais au match du Stadium à Toulouse avec mes amis supporters irréductibles du TFC. Quelle folie c'a été ce match!!!!Maradona,je ne le voyais pas avec des yeux admiratifs,moi je n'avais d'yeux que pour Béto Marcico, qui était bien plus cher à mon coeur de supporter.

naglieri 30 oct. à 21:31

Super article.Merci à tous!

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