(L'Equipe)
LES GRANDS ENTRETIENS DE FF

Zinédine Zidane après son retour en équipe de France, en 2005 : «Une nuit, à 3 heures...»

En ces temps de confinement, FF.fr vous propose de (re)découvrir plusieurs grands entretiens parus dans l'histoire de notre magazine. Retour, cette fois, en 2005, quand Zinédine Zidane avait décidé de revenir en équipe de France un an après avoir annoncé sa retraite internationale.

Il en avait fait l'annonce un an plus tôt. Zidane et les Bleus, c'était bel et bien terminé. Pourtant, en 2005, le n°10 des Bleus décidait de faire son grand retour en sélection. Un choix qu'il avait alors longuement raconté à France Football dans la foulée à Irdning, où le Real Madrid s'entraînait. Il racontait notamment comment il avait obéi à une voix qui l'avait poussé sur le chemin du retour.

«Zinédine, depuis mercredi dernier, lorsque vous avez annoncé votre retour via votre site Internet, on a raconté beaucoup de choses sur vos motivations réelles et sur tous ceux qui auraient influencé votre décision. On imagine que vous avez tout lu ou qu'on l'a fait pour vous : qu'en ressort-il exactement ?
Il apparaît que beaucoup de gens m'ont aidé à la prendre ! J'aurais, prétendument, obéi à des pressions, amicales évidemment. C'est inacceptable de présenter les choses ainsi : du reste, si j'avais été l'objet d'une seule de ces pressions, j'aurais probablement réagi d'une façon différente.

C'est-à-dire ?
J'aurais laissé tomber et je ne me serais pas contenté de réfléchir longtemps encore à un éventuel retour. Autrement dit, si je reviens, c'est parce que je le veux bien, et uniquement pour ça.

Vous avez affirmé que vous ne souhaitiez pas vous étendre outre mesure sur les réelles raisons de votre retour. Pourquoi ?
Parce c'est intime et qu'elles m'appartiennent.

Vous ne voulez donc pas en parler ?
Si...
«Ce qui m'arrive, en réalité, est assez mystique et m'échappe un peu. C'est même irrationnel et c'est pour cette raison qu'il n'y a que moi qui puisse le ressentir véritablement.»
On devine ce que vous allez nous dire : que les Bleus vous manquaient, que vous vous êtes bien reposé, après plus de trente jours de vacances, ce qui s'est rarement produit ces dernières saisons...
Ce sont deux bonnes raisons, en effet. Mais ce n'est pas l'explication principale. C'est exact : l'équipe de France m'a manqué, mais je m'étais fait à cette séparation, même si je souffrais en même temps qu'elle. Je devinais de loin ses difficultés et j'en mesurais les conséquences pour tout le monde, la France, le public, les joueurs et les institutions, mais sans me dire que ma présence y changerait grand-chose. Ça, jamais ! C'est vrai également que j'ai pris un repos très long et qu'après ça on jauge mieux l'importance du métier qu'on a la chance d'exercer. Au retour, on est en manque et, alors, on a peut-être les idées plus claires.

Mais...
Oui, il y a un mais !

On vous écoute.
Je ne voudrais pas qu'on en fasse des tonnes là-dessus et qu'on interprète mal ce que j'ai à avouer, mais ce qui m'arrive, en réalité, est assez mystique et m'échappe un peu. C'est même irrationnel et c'est pour cette raison qu'il n'y a que moi qui puisse le ressentir véritablement.

Oui ?
Une nuit, à 3 heures du matin, je me suis soudain réveillé, et là, j'ai parlé avec quelqu'un. Mais ça, personne ne le sait. Ni ma femme, ni personne. Ils vont tous le découvrir dans France Football.

Qui est-ce ?
Jusqu'à mon dernier souffle, je ne le dirai pas. C'est trop fort !

C'est une véritable énigme que vous nous proposez là !
C'est une énigme, oui, mais ne cherchez pas, vous ne trouverez pas. C'est quelqu'un que vous ne rencontrerez probablement jamais. Moi-même, je ne m'explique pas cette rencontre.

«Je devais obéir à cette voix»

C'est divin ?
Cette personne existe, mais ça vient de tellement loin. Et là, durant les heures qui ont suivi, j'étais tout seul avec elle et, chez moi, j'ai pris la vraie décision de revenir. C'est à cette heure qu'elle est née ! Je n'avais jamais connu ça, j'étais comme interdit devant cette force qui dictait ma conduite, et j'ai eu comme une révélation : j'ai eu soudain envie de revenir aux sources, à celles de mes débuts dans le foot professionnel, quand je n'étais personne, qu'on ne me connaissait pas et que j'étais tranquille à apprendre mon métier, à grandir. J'ai eu envie de retrouver tout ça, et c'est une force irrépressible qui s'est emparée de moi à ce moment-là. Je devais obéir à cette voix qui me conseillait.

Ça va, vous vous sentez bien ?
Mieux que jamais ! Tout est clair, mais vous voyez, si vous-même commencez à douter ou à sourire de ce que je vous avoue ici, que vont penser les autres ? Je n'ai pas non plus le souci de faire pleurer sur mon sort, le pauvre Zidane qui s'est perdu, et tout et tout... Et puis, si ! C'est vrai que, ces derniers mois, j'avais perdu mon football et je m'étais perdu avec. Je vous jure, je ne me reconnaissais pas, parfois ! Et tout ce que je vous raconte là n'est pas un échappatoire, une psychanalyse à bon prix. Quand je dis que je reviens chez les Bleus, ce n'est par pour régler des problèmes personnels, mais simplement une grande volonté de revivre tout ce que j'ai connu.

On y parvient assez peu en général...
Ça, je m'en fous ! Puisque je vous répète que c'est personnel. C'est une décision probablement égoïste quelque part, même si, je le précise à nouveau, seule l'équipe de France pouvait m'y conduire. Et tant pis si je ne retrouve pas les sensations que j'ai connues auparavant.

Qu'est-ce qui se passera alors ?
Je ne doute pas, car je le veux, c'est en moi. J'ai une voix intérieure qui m'y pousse et va m'aider à y parvenir. C'est une telle volonté enfouie en moi que je peux vous assurer que je n'agis pas à la légère. Et quand je vous confie tout ça, c'est afin qu'on arrête de raconter des trucs et des machins qui n'ont aucun sens. Regardez-moi, vous croyez sincèrement que tous les intervenants possibles qu'on a nommés dans la presse auraient pu m'influencer ? Les Adidas, les Orange, les Canal +, les TF1, prétendument intéressés par la participation de la France au Mondial 2006, le président de la République, et qui sais-je encore... Quand je lis ça, ça me met en boule ! Je serais même capable de tout arrêter si l'on insiste. Je suis un homme libre. Non, ça vient du fond de moi et uniquement du fond de moi. De toute mon âme, de tout mon cœur, mon corps, mon tout ! Mais cela passe aussi par une remise en cause totale de ma vie de sportif.
Zinédine Zidane à l'entraînement.  (LUTTIAU/L'Equipe)
Zinédine Zidane à l'entraînement. (LUTTIAU/L'Equipe)
«Je ne vivais plus normalement. On m'appelait de partout pour faire des tas de choses et je ne m'y retrouvais plus. Je vais consacrer bien plus de temps à moi, et à personne d'autre. Je ne veux plus qu'on me pollue la vie.»
Autrement dit ?
Je n'entends pas par là que je vais vivre cette saison comme un ermite, mais pas loin, surtout si on la compare avec tout ce que j'ai vécu ces mois derniers. C'est fini désormais, je veux me consacrer à mon football, je veux réaliser une saison de folie et, quand j'évoque un retour aux sources, je pense à ça. Je ne vivais plus normalement. On m'appelait de partout pour faire des tas de choses et je ne m'y retrouvais plus. Je vais consacrer bien plus de temps à moi, et à personne d'autre. Je ne veux plus qu'on me pollue la vie. Je ne cite personne car je ne veux blesser personne, mais, honnêtement, il n'y a pas longtemps encore j'étais partout sauf sur un terrain de foot. Je ferai le minimum avec la presse, vous me verrez toujours lors des rassemblements des Bleus ou aux conférences du Real, mais mes interventions seront plus espacées. Je vais les restreindre. Je vais également moins voir mes potes et davantage réduire mes actions, caritatives ou publicitaires. Je vous le dis, je vais consacrer ma saison au football.

D'accord. Revenons un peu sur la forme de votre annonce...
(Interrogatif.) Oui ?

Vous l'avez réservée, en priorité, à quelques supports, comme votre site, et à vos deux sponsors, Orange et Canal +.
Et alors ? C'est parfaitement logique. Ce n'est pas la vôtre, mais c'est la mienne. Orange et Canal + dépensent beaucoup d'argent pour mon image et je me vois mal l'annoncer ailleurs que chez eux. Dès que j'ai pris ma décision, je les ai mis en avant et c'est bien le minimum que je puisse faire. Si ce n'est pas ma réalité profonde, ça demeure la réalité de notre époque. Mais ils ne l'ont pas su tellement plus tôt que le jour de mon annonce.

Elle s'est faite dans la précipitation, non ?
Pas tout à fait. Simplement, j'ai appris que l'annonce prochaine de ma décision était arrivée aux oreilles de quelqu'un de très, très important et j'ai senti que les bruits allaient très vite courir. Et comme j'avais envie de l'annoncer moi-même... Donc, mon site ne l'a pas su tellement plus tôt non plus, dans la journée seulement, pour que l'info paraisse dans la foulée. Je crois que, sur le coup, personne n'y a cru. Tout comme moi pendant un an !

Mais qui savait, alors ?
Une personne l'a su avant tout le monde. Si elle a envie de le dire, elle le dira elle-même. (NDLR : c'est Henri Emile, l'ex-intendant des Bleus, qui l'a très vite admis.)

Vos proches ?
Mes parents l'ont appris vingt-quatre heures avant, vous imaginez... J'ai dû les appeler le mardi. Je suis resté très longtemps tout seul avec cette décision au fond de moi.

«Ma femme m'a approuvé, tout comme l'ensemble de ma famille»

Même votre femme...
(Il coupe.) Oui. Je n'en ai parlé à personne. Je suis resté toutes mes vacances avec cette idée dans un coin de ma tête, à ruminer, jusqu'à cette fameuse nuit, à 3 heures du matin. Après, quand elle l'a su, elle m'a approuvé, tout comme l'ensemble de ma famille. Mes frères étaient joyeux : il y un an, ils ne voulaient déjà pas que j'arrête. Mes parents m'ont donné leur bénédiction. Papa m'a dit : "Tout ce que tu entreprends, mon fils, est bien, fais comme tu l'entends, nous sommes avec toi, comme toujours."

Et votre fils aîné, Enzo ?
Lui, il est comme moi. Il est au-dessus de tout ça, de tout ce cirque. C'est quelqu'un de calme, de posé. Il regarde plus qu'il ne parle. Il n'a pas la fierté démonstrative.

Vous revenez pour combien de temps ? Pour les quatre prochains matches qualificatifs des Bleus, contre les îles Féroé (3 septembre), l'Eire (7 septembre), la Suisse (8 octobre) et Chypre (12 octobre), ou davantage ?
Vous me croyez capable de revenir pour quatre matches seulement ? Vous n'avez alors pas saisi tout ce que je viens de vous expliquer. Si les Bleus se qualifient pour le Mondial en Allemagne (9 juin-9 juillet), je participerai à ma troisième Coupe du monde. En réalité, quand j'arrêterai l'équipe de France, j'arrêterai tout ! Ma carrière, tout simplement.

Ce sera quand ?
Personne ne le sait ! Je suis sous contrat avec le Real Madrid jusqu'en 2007. Mais ça peut être moins...
«J'ai simplement souligné l'importance d'avoir dans l'équipe les meilleurs joueurs possibles et ça passait à mes yeux par les retours de Claude Makelele et Lilian Thuram.»
Pourquoi avez-vous démenti l'info de L'Equipe Magazine qui annonçait vos envies de retour dès le 1er avril dernier ?
Le sujet qui est passé en avril avait, en réalité, été fait en janvier, mais, je peux vous le jurer, à ce moment-là, je ne savais même pas que j'allais revenir. Ce n'est pas parce qu'on avoue à un moment qu'on se verrait bien aller à Dublin qu'on va y aller... Ce jour-là, les journalistes étaient venus avec El-Guerrouj, l'athlète marocain, il faisait beau, le soleil était chaud à Madrid et on discutait librement. Mais qu'est-ce qu'une envie comparée à une véritable décision, une vraie remise en cause comme celle que j'entreprends ? Pas grand-chose, je pense. Enfin, pas chez moi. Alors, non, deux fois non, à l'époque, ce n'était pas d'actualité.

La graine était tout de même en train de germer ?
Peut-être, mais je ne crois pas. Je ne vois pas ça comme ça. Revenez à ce que je vous ai avoué auparavant et ne cherchez pas plus loin. Tout y est dit.

De façon plus pragmatique, avez-vous eu des exigences pour ce retour ?
Aucune. Ah si, une : de me sentir bien et de bien vivre au milieu des Bleus. Mais pourquoi en aurais-je aujourd'hui alors que je n'en ai pas eues avant ? Lorsque j'ai rencontré récemment Raymond Domenech, à Paris, j'ai simplement souligné l'importance d'avoir dans l'équipe les meilleurs joueurs possibles et, à mes yeux, ça passait par le retour de Claude Makelele, qui est énorme à chaque match avec Chelsea, et de Lilian Thuram, qui reste un défenseur exceptionnel à la Juventus. Il vient même de prolonger son contrat avec Turin jusqu'en 2008, c'est dire ! Mais ça, pour moi, ce ne sont pas des conditions, ce sont des évidences !

Il n'empêche que c'est vous qui avez déclenché ces fameux retours. Comment ça s'est passé avec le sélectionneur ?
Il s'est montré convaincant !

Visiblement davantage qu'un an plus tôt...
C'était différent. Ma décision était prise, mais j'ai senti un sélectionneur qui en avait autant envie que moi et, je vous l'assure, il n'y a pas d'antagonisme entre nous. Ça ne servirait d'ailleurs pas les intérêts de l'équipe, car il faut avant tout se qualifier. Les deux premières rencontres, à Madrid, ont servi à prendre la température, on est venu me demander si je souhaitais reprendre. Mais la rencontre à Paris était plus importante. Maintenant, quitte à me répéter encore une fois, j'effectue ce retour pour l'équipe et pour moi. Le reste...
Zidane avec Makelele et Thuram à l'entraînement, en 2003. (LUTTIAU/L'Equipe)
Zidane avec Makelele et Thuram à l'entraînement, en 2003. (LUTTIAU/L'Equipe)

«C'est plus moi qui ai besoin de l'équipe de France que l'inverse»

Votre retour...
(Il coupe encore.) Il y a celui de "Make" et de "Tutu" aussi, ne les oubliez pas ! Moi, je suis un élément du puzzle. C'est bien qu'on soit quelques-uns qui veuillent revenir pour qu'un élan souffle sur les Bleus. Ils avaient peut-être besoin de nous, mais j'avais aussi besoin d'eux pour me sentir bien.

En tout cas, vous ne pouviez pas faire de plus beau cadeau à la France !
Que les Français soient fiers de ce retour comme je le suis, c'est réconfortant. J'ai eu un aperçu de l'engouement que cette annonce a provoqué : je ne vais pas vous affirmer qu'il m'a surpris, mais ça m'a ému, comme toujours quand je reçois des hommages de cette nature. Mais, bon, je n'ai pas fais ça pour ça, même si je me doutais que ça ferait du bruit. Je n'oublie pas malgré tout que les gens m'ont toujours soutenu dans tout ce que j'ai entrepris.

Il existe désormais une grosse attente de la part du supporter français...
Je sais. Mais je ne m'inscris pas dans cet état d'esprit. On a parlé du messie, de Zorro... Mais ça veut dire quoi, tout ça ? J'ai trop de respect pour cette équipe de France, cette institution, pour l'imaginer. Je sais que ça part d'un bon sentiment, mais on n'aurait jamais été champions du monde et champions d'Europe, en 1998 et en 2000, avec de telles idées. Sans les deux buts de Lilian (Thuram) contre la Croatie, en demi-finales du Mondial, on serait devenus quoi ? Je suis seulement Zinédine Zidane qui revient dans une équipe où il a passé dix ans de sa vie et qui l'a fait tel qu'il est aujourd'hui. A la limite, c'est plus moi qui ai besoin de l'équipe de France que l'inverse, je vous le promets.»
Patrick Dessault
Réagissez à cet article
500 caractères max
NEVAD 23 juil. à 22:09

La classe personnifiée

ADS :