Leplat / PSG : «Toucher ce qu?est l?essence de la mémoire collective» (L'Equipe)
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Leplat : «Toucher l'essence de la mémoire collective»

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Leplat : «Toucher ce qu'est l'essence de la mémoire collective»

Thibaud Leplat signe un bel ouvrage sur le Paris-SG «Ici, c'est Paris» (éditions Solar, 248 pages, 39 euros), dans lequel il se plonge sur l'identité du club parisien à travers sept piliers, revisitant ses mythes fondateurs. Entretien sur la confection du livre, le PSG du passé et du présent. (Photo DR)

«Thibaud Leplat, comment a germé l’idée de faire cet ouvrage ?
C’est un ouvrage qui a des sources assez diverses que mon parcours. Qui est à la fois le fruit d’un passé, j’ai été gardien de buts pendant très longtemps en sélection et je me suis demandé à un moment si j’allais devenir pro ou pas. En même temps, j’aimais trop les bouquins pour ne pouvoir faire que ça. J’ai fait de la philo, d’autres choses… Donc, au départ, j’ai une approche qui est un peu différente de ce qu’est le football. Et par ailleurs, par rapport à ma fidélité personnelle vis-à-vis du PSG. Et ensuite, un projet éditorial qui était d’écrire un livre sur Paris. Et qu’est-ce que j’aurais à dire sur ce club.

Oui…
Dans les débats, depuis l’arrivée de QSI, j’ai trouvé que l’identité du club était un thème en sous-main en permanence qu’on n’arrivait pas à accrocher, attraper. Beaucoup de gens se plaignaient de la perte d’identité du club et moi, avant de me poser cette question, j’ai voulu d’abord me demander ce qu’était l’identité d’un club de foot, à quoi ça tient. Et, étant lecteur de beaucoup de choses – et pas seulement de foot – je me suis intéressé à la question de la mémoire. Car je me suis dit «moi, mon attachement au club est quelque chose de mémoriel, et est-ce que d’autres gens partagent ça ?» J’ai fait beaucoup de stades en Espagne et en Europe, j’ai vu beaucoup de gens, de joueurs, je connais un peu le milieu du foot, et je me suis dit que je n’avais pas envie de parler ni de violence ni d’argent. Est-ce possible ? Car je trouvais que les publications dans la presse sur le PSG – je les ai quasiment toutes lues - on ne parlait quasiment exclusivement que d’argent, de violence et de paillettes. On n’arrivait pas à parler, je crois, du problème central qui est «qu’est-ce que c’est d’appartenir à un grand club ?»

Vous connaissez bien l’Espagne…
Oui. Ce sont des traditions qui existent beaucoup à l’étranger, en Espagne, Italie, Argentine, en Allemagne avec le Bayern Munich, où le discours sur l’appartenance collective est quelque chose d’assez courant. En Espagne, on est pour le Betis pour des raisons assez précises, c’est souvent parce que notre père et grand-père était pour le Betis, c’est pour cela qu’on va en famille au stade, que le Betis a une tradition de beau jeu, une tradition plus joyeuse que le Sevilla qui est plus le club de l’establishment. Pareil à Madrid, capitale du foot européen depuis quelques années, c’est un discours assez présent. Et, en rencontrant quelqu’un comme Jorge Valdano (ancien directeur sportif et général du Real Madrid), j’ai découvert ça. Quelque chose que je connais déjà en réalité qui était le discours identitaire sur le football. Lui l’avait fait beaucoup sur le Real et je me suis demandé s’il était possible de le faire sur la France et le PSG qui est le club que je connais le mieux. C’est ce que j’ai proposé à mon éditeur et à la direction du PSG qui ont accepté tout de suite. Ils m’ont laissé entièrement libre, et j’ai pu faire ce que je voulais.

Etes-vous satisfait de l’ouvrage ?
Je suis assez content du résultat parce que ça correspond à ce que mon éditeur et moi voulions faire au départ : Un beau livre avec des belles photos un peu vintage mais en même temps, soigner au moins autant le texte que la photo. Et le texte, dans le sens où il fallait qu’on arrive à toucher ce qu’est l’essence de la mémoire collective. Je pense que l’appartenance à un club, c’est d’abord de la mémoire et ensuite de la transmission, avant d’être de l’argent, du territoire, etc. Ça, c’est fondamental, car même quand vous discutez avec les supporters, anciens joueurs, dirigeants, des journalistes, tous vont vous parler de Rai, Vampeta, Weah, Sucic, Bravo, Arthur Jorge, Daniel Hechter. Et ça, c’est la mémoire. Ce sont des récits qui se racontent entre un peu tout le monde, mais qui n’ont pas écrit de manière mythologique.
Ici, c'est Paris (L'Equipe)
Ici, c'est Paris (L'Equipe)
«Assez content du résultat»
Il y a le bouquin de Daniel Riolo, des bouquins très historiques assez sérieux avec enchainements des faits, etc. Moi, je n’ai pas voulu faire ça, mais exactement l’inverse, ce qui n’avait pas été fait, c’est-à-dire «C’est quoi la pathologie (au sens clinique) du supporter du PSG ?» C’est quoi être supporter du PSG ? C’est croire aux fantômes, croire que la crise est possible, croire qu’il y a un syndrome du Parc, croire que t’es au centre du monde, que Paris se doit d’avoir un grand club ? Donc, j’ai beaucoup lu, interviewé de gens et j’ai essayé de dresser comme ça en parlant des sept piliers de l’identité. Et en conclusion, j’ai traité des valeurs propres à ce club-là. Pour contribuer un peu à construire en fait. Je n’avais pas envie de détruire. Je trouve beaucoup plus facile de construire. C’est beaucoup plus facile de se moquer que de comprendre. Souvent, quand on se moque, c’est qu’on ne comprend pas.

Combien de temps ça a pris ?
Presque un an. Après, c’est long pour murir un bouquin. On ne fait pas ça comme ça en s’enfermant pendant des semaines dans ta maison  de campagne. Il faut réfléchir. A ce moment-là, j’étais beaucoup en Espagne où je travaillais sur le Real Madrid. Tout ça a alimenté la manière de voir ce club-là. Le fait d’être en Espagne m’a beaucoup aidé et permis d’avoir la distance suffisante pour ne pas être influencé par le discours commun sur le PSG. Dans France Foot, je trouve que vous êtes dur avec Cavani car vous voyez, on parle du PSG et on parle tout de suite d’argent. Il y en a plein des joueurs dépressifs qui ont coûté moins cher. C’était pareil avec Rai qui a coûté moins cher. Il s’est fait démolir pendant des mois avant de devenir l’un des plus grands capitaines et l’un des plus grands joueurs de l’histoire du PSG. Justement parce qu’il a ce qu’a Paris, c’est-à-dire cette faculté de résilience, cette capacité de devenir meilleur dans l’adversité. Ça, c’est propre à Paris, je crois. Paris est un club toujours au bord du suicide. A chaque fois, ça revient avec Hechter, Borelli, Canal+, Colony Capital… On a toujours l’impression que c’est un club qui doit toujours se justifier d’être là, expliquer d’où sort ce fol orgueil de vouloir être le club de la capitale de la France. Du coup, ça a développé un des traits propres de la personnalité du supporter parisien qui est la parano, notamment. En résumé : «Personne ne nous aime et on vous emmerde». Il y un côté contre-culturel à être pour le PSG. Maintenant, un peu moins.

Etes-vous fan du PSG ?
Oui. Par fidélité personnelle. C’est lié à la mémoire que j’ai du Parc. Le PSG que j’ai cherché là et connu étant gosse, je le retrouve là. Je ne dis pas ça pour faire la promo des Qataris, etc. Ce n’est pas eux qui me paient, je ne suis pas là pour défendre un produit. Je suis juste là pour dire que c’est dommage qu’il n’y ait pas de place pour un discours qui ne soit pas sur le fondamentalisme des supporters des ultras et sur la violence, mais juste sur le foot. Sur qu’est-ce que c’est d’appartenir à une organisation humaine comme celle-là qui regroupe quatre millions de personnes à chaque match. Pourquoi on se retrouve tous avec des gens de contrées et histoires différentes pour voir un match ? Alors, on va dire «ben oui, c’est parce qu’il y a Ibra (Ibrahimovic)». Oui, OK, ça en fait partie. Mais quand il n’est pas là, il y a quand même quatre millions de personnes qui regardent. Et quand il n’y a pas Ibra, on dit «c’est pas normal, le PSG est 15e, etc», mais on continue à en parler et ça continue à interloquer. Alors, c’est sujet à blagues, quolibets et autres, mais ça continue à interpeller. C’est parce qu’il y a quelque chose. Mon travail commence à partir de là. Quand on dit «il a perdu son identité, point», mon travail commence à partir du point. Expliquons ce que ça veut dire, essayons de creuser ce que c’est. Sans a priori. C’est pour cela que j’ai lu tout ce qui a été écrit sur le PSG, et je ne me suis reconnu dans aucun bouquin. C’est pour ça que j’ai dédié – un peu de manière démago- ce bouquin aux supporters du PSG. A ceux qui savent pourquoi et ceux qui ne savent pas pourquoi. C’est surtout ceux-là qui m’intéressaient.

Après votre ouvrage sur José Mourinho («Le cas Mourinho») dont l’histoire s’est mal terminée au Real Madrid, vous disiez à la fin qu’il «est temps de prendre l’air» : on imagine que cet ouvrage sur le PSG a été l’occasion d’une belle respiration…
Oui, ça m’a bien fait sortir de ça. J’ai un peu déconnecté avec Mourinho qui m’envahissait un petit peu. Tous les bouquins sont le fruit d’une démarche personnelle. Pour moi, c’est une quête. Alors, ça sonne un peu vain, mais je cherche quelque chose. Mourinho, je cherchais ce que j’aime dans le Real. Quand je parlais des valeurs du Real, je parle de Valdano notamment dont je suis un grand admirateur. Et en même temps, Mourinho me fait bien marrer. Mais je préfère Valdano à Mourinho. C’est un type comme Valdano qui m’a donné envie de faire l’ouvrage sur le PSG. D’ailleurs, je lui ai envoyé, je l’ai remercié. Et j’espère qu’un jour les éditeurs acceptent enfin les traductions de ce type qui est absolument fabuleux. Ce qu’il dit, écrit, est fabuleux, ce n’est jamais démago, c’est toujours dans la nuance et toujours intelligent. C’est très rare. Et en plus, il est champion du monde.  C’est quasiment un profil inexistant en France. Avoir un champion du monde qui dit des choses intéressantes, il n’y en a pas beaucoup voire pas du tout.

«Les véritables embûches que j'ai eues, c'est dans la presse, pas du tout chez les anciens dirigeant

Leplat : «Toucher ce qu?est l?essence de la mémoire collective» (L'Equipe)
Leplat : «Toucher ce qu?est l?essence de la mémoire collective» (L'Equipe)
Moi, à mon petit niveau, j’ai essayé de faire ça avec Paris. Je crois que ça a plu au président. Nasser al-Khelaifi a fait la préface du bouquin, c’était une surprise totale. Je ne savais pas quelle allait être la réaction du club, s’ils allaient me faire changer des choses, etc. Ils n’ont quasiment rien changé, juste des détails minuscules. Tel qu’il est vendu, il est tel quel. C’est l’intelligence, je crois, de cette direction-là, c’est de comprendre que l’histoire du club est un patrimoine qu’il faut utiliser et valoriser. Peut-être un peu de manière différente, mais en reconnaissant le PSG de Sucic, Fernandez, Weah, Ginola, Lama… Il est là, il faut juste gratter un petit peu.

Avez-vous rencontré des obstacles dans la réalisation de cet ouvrage ?
Oui, de la part de mes confrères journalistes, surtout. On se plaint beaucoup du corporatisme des présidents mais celui de la presse est très lourd. Et je n’ai pas eu accès à certains médias. Je ne m’en plains pas, j’en fais juste état. Les véritables embûches que j’ai eues, c’est dans la presse, pas du tout chez les anciens dirigeants, joueurs…

Cela s’est manifesté à quel niveau ?
Des gens qui n’acceptent pas de répondre, qui considèrent qu’on fait la pub des Qataris, des gens qui ont peut-être un avis tranché sur la question, voilà, ça fait partie du jeu. Ils ont peut-être eu peur d’être cités. Vous savez, des gens qui parlent en toute impunité, il y a un moment il faut mettre les pendules à l’heure, et quand vous leur posez des questions, ils ne veulent plus répondre

Aviez-vous des consignes, des choses à respecter ?
Aucune, j’étais totalement libre du début à la fin. Mais je ne suis pas totalement idiot non plus, je sais que c’est un livre qui va être vendu par le club donc il faut qu’on se retrouve. J’ai cherché à rassembler, pas à diviser, pas à décerner des prix de supporteurisme à untel, je n’ai pas fait une échelle de valeurs. La guéguerre entre les plus fondamentalistes versus les Footix ou les Qataris maintenant ne m’intéresse pas du tout. Moi, je dis bienvenue aux Qataris, aux footix. Je ne me considère pas comme faisant partie de ce groupe-là, mais je n’ai absolument rien à prouver sur mon goût du football. J’ai joué à haut niveau et j’écris depuis des années, je n’ai rien à prouver là-dessus. Simplement, je trouve que le discours obscurantiste fondamentaliste sur le football fait énormément de mal au goût du foot français. Car j’ai vécu dans d’autres pays et je sais comment ça s’est passé ailleurs. Ici, les principales barrières ne viennent pas de là où on pense, elles viennent surtout de la part des commentateurs et des critiques plutôt que des véritables acteurs en réalité.

Qu'est-ce qui a été le plus plaisant, émouvant, dans la réalisation de l'ouvrage ?
Surtout de replonger dans le Paris des années 70. Les trucs de l’époque, Hechter, les trucs qui sortaient un peu de l’oubli. Et on se dit «finalement, ça n’a pas beaucoup changé». On leur reproche toujours la même chose, on dit toujours que ce sont des amateurs, que c’est mal géré, qu’il y a trop d’argent. Ce n’est pas les mêmes chiffres mais c’est toujours les mêmes thèmes. Vous lisez L’Equipe, les France Foot de l’époque, c’est exactement pareil que maintenant.

Avez-vous appris des petites anecdotes ?
Oui, sur la fondation du club, le fameux gang des chemises roses. On a parfois raconté cette anecdote de façon superficielle. En réalité, elle est totalement constitutive de ce qu’est le club. Le PSG est un club de chemises roses, c’est-à-dire de gens qui font du marketing, de la pub, du show, du spectacle, des paillettes. Au lieu de considérer ça comme un peu un point faible, c’est au contraire sa grande force. Le PSG est le club qui a inventé le foot professionnel en France, ça a été le premier grand club pro moderne du championnat de France. Il ne faut pas oublier que Hechter le reprend à une époque totalement vide du foot français. Les dirigeants de l’époque, c’est dix-neuvième siècle, le grand capital français qui donne un peu d’argent au peuple pour qu’il s’amuse. Et Hechter arrive, styliste, millionnaire à trente ans, il met des chemises et arrive avec des nanas, ils ont du blé, y a Borelli, Belmondo, ils jouent ensemble le dimanche… On va créer un club de foot, quoi. C’est ça le PSG. Et ça, on le retrouve encore. Quand vous avez Beyoncé et Jay-Z dans les tribunes du Parc, c’est chemises roses.  Vous en parlez à n’importe quel supporter, il ne va jamais regretter ça. Au contraire, il est fier.
ibrahimovic (zlatan) (L'Equipe)
ibrahimovic (zlatan) (L'Equipe)
«Je crois que je n'ai jamais vu Ibra aussi bien dans un club qu'à Paris, aussi en osmose avec ce qu'est le club»
Quel a été l’entretien le plus sympa ?
Cayzac. Car c’est très difficile de parler de ces choses-là, les gens ont en fait très peu de recul, le plus dur étant les joueurs. Dans son langage de publicitaire, Cayzac a une vraie réflexion sur ce qu’est le PSG, la marque PSG. Il me le dit, le côté showbiz fait partie intégrante de la marque PSG. C’est marrant car, quand on se moque des Qataris, on ne se moque pas de Cayzac. Avec Hechter, ce sont des types qui aiment le foot et qui ne sont pas du tout des spécialistes. Ils ont des amis qui sont footballeurs mais je ne pense pas qu’ils aient lu un bouquin précis de tactique en termes de foot, mais peu importe. Cayzac a été président à un moment où la survie du club était en jeu, il représentait le prototype du dirigeant historique.

Parlez-nous de celui d’Ibrahimovic…
Ibra, c’était marrant. C’est un type très intelligent. J’ai été très agréablement surpris par le recul qu’il a sur son métier, et ça je l’avais vu dans sa biographie, ce qui est rare. C’est parce qu’il est plus âgé déjà (33 ans). C’est Ibra quoi… Le gars, c’est une star, évidemment il se la joue un peu, etc. Je sais qu’il a aimé faire cette interview. Je me suis senti très à l’aise avec lui. J’ai senti que ça l’intéressait car il est passé par des grands clubs, donc il sait ce qu’est l’identité d’un club. Alors, il n’est pas nécessaire que lui connaisse l’histoire du club, mais il sait que ce n’est pas anodin. Tu peux lui poser la question «quel est le propre du PSG» par rapport à l’Inter, au Barça ou à l’Ajax, il va te répondre. Il dit «le propre du PSG, c’est l’ambition». On est en plein dedans. «Les gens veulent du spectacle, moi je suis là pour en donner», dit-il en assumant complètement ça et le fait de manière totalement sincère. Et ça, ça fait de lui un peu un parisien. Car je crois que c’est propre à Paris. Je crois que je n’ai jamais vu Ibra aussi bien dans un club qu’à Paris, aussi en osmose avec ce qu’est le club. A l’Inter, ce n’était pas le cas, Mourino prenait toute la place, au Barça, évidemment ce n’était pas le cas et à l’Ajax, il s’est fait mettre dehors. A la Juve, il était plus jeune et au Milan, il n’est pas resté longtemps et était une star parmi d’autres. Là, c’est LE patron. C’est un terme fort pour un joueur. On le voit sur le terrain, c’est lui qui décide ce qui va se passer etc. C’est un phénomène très intéressant, et Cavani souffre de ça.

Eprouvez-vous le regret d'un entretien non réalisé ?
Disons que j’utilise la contrainte de manière créative. Ce que je n’ai pas me sert à faire autre chose. C’est une forme de résilience à ma façon. Non, je n’ai pas vraiment de regret. J’ai fait le bouquin que je voulais faire. Je regrette l’attitude de certains confrères. C’est le gros point noir et ça le sera toujours. Je regrette qu’on ne contribue pas tous à avoir une réflexion un peu plus intéressante sur ce club, que ce ne soit pas juste la violence ou l’argent.

Vous vous êtes fait plaisir sur les légendes, c'est la touche So Foot ?
Un peu, oui. C’est aussi dû à Benoit, l’éditeur. On s’est retenu quand même, car il y avait des photos qui méritaient… Le PSG a été plutôt conciliant, il ne nous a pas embêtés là-dessus. L’idée, c’est qu’on puisse lire le bouquin de différentes façons, qu’on puisse juste regarder les photos, lire juste les légendes, les encadrés, ou le texte. Que tout le monde ait envie de le lire comme il veut. Mon espoir, c’est de ne jamais faire d’actualisation de ce livre.  Ça voudrait dire que je ne me suis pas trompé. Les livres qui s’actualisent ne sont pas des bons livres.

Alors, pour vous, il n’y avait pas de penalty sur Ravanelli en 1999 ?
Je me suis intéressé à la simulation. Qu’est-ce qu’une bonne simulation de footballeur ? C’est évident qu’il y a simulation sur cette action. L’autre jour, je regardais une émission sur les pickpockets et j’ai lu un bouquin sur les faussaires. Un bon faussaire, c’est celui qui profite d’un moment d’inattention de ton cerveau, c’est la persistance rétinienne. Dans l’histoire de Ravanelli, il y a effectivement contact mais pas à ce moment-là. Il tombe, mais pas au bon moment. Mais, comme ça va vite, ton cerveau imprime les deux images. Ravanelli, c’est un faussaire de génie, mais c’est un faussaire. Sur l’image, il y a un truc qui est de l’ordre de l’impossible. Il tombe quand même un poil tard. Il y a un contact avec Rabesandratana, mais il tombe juste après. Pour moi, il n’y a pas faute et pas péno. Le fait d’avoir absolument besoin de le justifier, de montrer tout un tas de ralentis, est justement une manière de reconnaitre qu’il n’y avait pas faute. On peut discuter pendant des heures mais pour moi, il n’y avait pas faute… Cette action reste dans la mémoire collective. C’est fabuleux que dix ans après, Ravanelli dise qu’il pourrait parfaitement entrainer le PSG. C’est de l’art quasiment.

«Je ne pense pas qu'on reverra Luis Fernandez»

fernandez (luis) (L'Equipe)
fernandez (luis) (L'Equipe)
Quel est votre regard sur l’évolution du PSG depuis la venue des Qataris ?
Il y a eu plusieurs étapes. Au début ça a été un peu difficile pour eux je crois, de prendre la mesure du club. Et petit à petit, ils se sont rendu compte que le patrimoine immatériel était important, qu’il fallait le soigner, c’est-à-dire les anciens, ce genre de bouquin. Utiliser ce qu’il y avait eu comme histoires dans ce club. Quand ils sont arrivés au club, il y a eu beaucoup de présidents qui ont tout changé. C’était assez récurrent jusqu’aux années Canal. Avec les Qataris, c’est un peu un retour sur soi-même, c’est le début de la maturité je pense. Il y a eu le même phénomène au Real, au Barça.  Après quarante, cinquante ans, on commence à se poser la question du chemin parcouru et on se rend compte que cette expérience-là devient un patrimoine. Ce n’est plus quelque chose qu’on doit oublier.

Qu’avez-vous pensé du changement de logo du club parisien ?
C’est superficiel. Ils ont écrit Paris en plus gros et ont retiré le couffin. Canal a fait la même chose quand ils sont arrivés, ils ont changé le logo comme Hechter, Borelli… Le maillot change tous les ans… C’est normal que ça évolue. Le logo du Real a changé plusieurs fois, il y a même un logo spécial pour les pays arabes… Le PSG a le droit de changer le logo s’il en a envie. Ça ne changera rien. Il continuera d’avoir Susic dans la mémoire, Ginola, le but de Kombouaré, le pantalon de Lama, la moustache d’Arthur Jorge, le bruit du métro quand tu arrives au Parc… Même le plan Leproux, qui est une forme de tabou mais qui est là et a complètement bouleversé l’histoire des tribunes. L’histoire du logo est secondaire, ce que n’est pas la question de rester au Parc. Et ils l’ont très bien compris. Chez tous les gens qui aiment le PSG, il y a un amour physiquement pour ce lieu-là, cette architecture-là. C’est pour cela que j’ai voulu voir l’architecte du Parc, savoir comment il l’avait construit. Et c’est totalement fidèle à ce qu’il a voulu en faire.

Paris n'est plus une équipe de coupes, ce qui doit vous réjouir évidemment...
Le changement de nature est là, mais c’est plus une maturité en réalité. Il reste une équipes de coupes car la Coupe d’Europe en est une. Mais ce n’est pas pour rien que c’était une équipe de coupes car elle était caractérielle. C’est ce que je dis dans le bouquin, la coupe c’est un truc pour maniaco-dépressif. Parfois, tu as des jours où tu es très bien et le lendemain, tu es très mal. Paradoxalement, Paris a été très régulier en coupes. Sur vingt-et-une finales, dix-sept gagnées, c’est énorme. Aucun club en Europe n’est arrivé à ce niveau de réussite en finale. Même le Real n’y est pas arrivé.

Reverra-t-on un jour Luis Fernandez au club ?
Non, je ne pense pas. Il veut se désolidariser un maximum du club et c’est difficile avec lui. Je l’ai rencontré pour le bouquin, il est génial. Il ne m’a pas invité dans son émission sur RMC, mais je comprends pourquoi car il ne veut pas appuyer ce club-là. En l’occurrence, le chapitre dans le livre s’appelle «l’ombre de Luis», c’est-à-dire ce qu’il a représenté dans le club-là. Il y a beaucoup de gens qui considèrent qu’il n’est pas un personnage fondateur du club, et que Susic ou Dahleb le sont davantage. Moi, j’ai essayé de démontrer pourquoi il était essentiel. Il l’est à son corps défendant, malgré peut-être ses emportements, etc, mais c’est le seul personnage qui est présent à  toutes les époques. Même Cayzac ne l’est pas. Comme il est à moitié espagnol, Luis comprend ce discours de l’identité. Du coup, il est capable de réfléchir à ça. Luis a été sur le terrain ce qu’a été Borelli dans les tribunes et la direction.

Quel est votre meilleur souvenir au Parc ?
PSG-Bucarest mais je n’étais pas au match, j’étais devant la TV en vacances, je m’en souviens très bien.  C’était complètement fou, le 18 août 1997. Le Parc, c’est toujours quand j’y vais, c’est toujours son bruit. C’est fabuleux. Je n’ai vu ça dans aucun autre stade. Ce qui est incroyable, c’est que je l’entends même quand il n’y a personne dans le stade. Ça, c’est fou. J’ai pu voir ce stade vide, me promener un peu, et c’est pareil. C’est vide, mais c’est un stade complètement habité. Taillibert (l’architecte du stade) le dit très bien : «je l’ai construit comme ça, j’ai voulu construire un lieu où on se dit qu’il va se passer quelque chose». Quand tu es sur la pelouse du Parc, tu le sens. Le Parc fait partie intégrante de l’identité du club.
(L'Equipe)
(L'Equipe)
«Susic, le plus grand»
Dans votre ouvrage, vous parlez d’«escrocs», de «princes» et de «génies» du PSG. Quel est pour vous le plus gros escroc de l’histoire du club ?
Il est magnifique : Vampeta. J’ai essayé d’en faire une classification pour dire que même les «escrocs» ont laissé leur marque dans le club, beaucoup plus que certains que les gens ont totalement oublié. On se souvient tous de Vampeta, même s’il n’a joué que quatre matches (ndlr : sept en réalité). On se souvient de Jean-Claude Robigneau, Everton, Okocha. Okocha, ce but à Bordeaux au bout de dix secondes, etc, puis plus rien. Mais il était monté tellement haut que c’est resté et c’est ça qui est fabuleux dans le foot. C’est ce que tu as un peu dans l’enfance, l’impression d’avoir des souvenirs qui prennent une place folle alors qu’ils n’ont duré que dix secondes. C’est cette sensation-là que j’avais envie de raconter. Qu’est-ce que ce but d’Okocha, ce but de Kombouaré. Alors évidemment celui-là, c’était plus facile car on a gagné. Il y a aussi les «joueurs imaginaires» à qui je consacre une partie. Ils n’ont pas joué au PSG mais c’est un peu comme s’ils l’avaient fait. Ronaldo a joué au PSG, quoi, Adriano… Après, il y a les joueurs qui auraient dû y jouer comme Henry, Trezeguet, Eto’o…

Quel est justement celui que vous auriez aimé voir sous le maillot parisien ?
Trezeguet. Bon argentin dans la surface, je pense qu’il était un joueur pour le Parc.

Le plus grand «prince» de l’histoire du PSG ?
Rai et Susic. D’abord Susic.

Le plus grand «génie» ?
Ronaldinho. Il n’a rien gagné au PSG. Mais ça a été je crois le meilleur joueur qui ait jamais joué au Parc, mais il était très intermittent. Tu savais qu’il n’était pas là longtemps. Susic est resté presque dix ans avec une constance folle. J’ai revu le PSG-Juve de 1983, waouh ! Susic, c’est Verratti… C’est ça qui est fabuleux dans le travail de mémoire, c’est que tu prends le passé et tu vois du présent dans le passé. Dans les passes de Susic, tu vois Verratti. Dans les crochets de Dahleb, tu vois Pastore. Le but de Pastore contre Chelsea, c’est un but du Parc car totalement inattendu, irrationnel.  J’ai revu Dahleb quand j’ai vu ça. D’ailleurs, maintenant, avant chaque matche, on revoit les anciens sur les écrans au Parc avec les plus grands buts, etc, c’est bien ça. Après, on peut discuter sur la pertinence des choix, mais le fait que ça existe est déjà fabuleux. Il faut aller voir sur Internet les anciens, etc. On verra que ce n’est pas si éloigné de maintenant. Il y a même des époques où c’était meilleur que ce que c’est maintenant. L’époque 94-95, la première année de Luis entraineur, et jusqu’à Noël de l’année suivante, c’est fabuleux. Le jeu… Je n’avais vu jouer une équipe française comme ça. Djorkaeff, Guérin, Rai, Le Guen, Bravo, Loko l’année d’après, etc. Le milieu était complètement fou avec Bravo replacé devant la défense, c’est fabuleux. J’ai même revu la finale de Bruxelles (8 mai 1996 en Coupe des Coupes contre le Rapid Vienne), le niveau de jeu… Ce n’est pas le Paris de maintenant, c’est une ou deux classes au-dessus.

Et le plus grand joueur de l’histoire ?
Susic, car il a à la fois les titres et la longévité.

«Le Parc, le plus beau stade où je suis allé»

Parc des Princes (L'Equipe)
Parc des Princes (L'Equipe)
Ibrahimovic pourra-t-il le dépasser ?
Non, car il sera resté moins longtemps. Il aura sa propre catégorie. Ibra, quoi… Le mec qui a incarné parfaitement l’image d’un club. Le mec pas formé au club, qui arrive tard, mais qui est un joueur qu’on regrettera beaucoup, comme on a regretté Weah. On n’a jamais retrouvé le Weah de Paris, on l’a très peu vu au Milan…

Votre  équipe-type de l'histoire du PSG ?
Lama dans les buts. Le milieu des «années Luis» avec donc Bravo devant la défense, Le Guen en défense. Je mettrais le 3-4-3 qu’a mis Luis contre Barcelone. Devant, je mettrais évidemment Ibra, je ferais tourner Verratti avec Bravo. Si Bravo avait fait ça deux ans plus tôt, il était en équipe de France, c’était évident, c’était un joueur fabuleux à ce poste-là. C’est un peu comme Pirlo mais en plus rapide. Je mettrais Susic en dix, Djorkaeff…

Quel est selon vous le plus beau but de l’histoire du PSG ?
J’ai préféré plutôt me consacrer aux plus beaux «non buts». Le dernier, c’est Lucas au Vélodrome. Mais il y a un fabuleux de Dahleb en finale de Coupe de France contre Nantes, un match incroyable, une qualité de jeu… Quand on voit ce qu’on fait maintenant, on se dit «put… le niveau de jeu qu’il y avait à l’époque…» On dit «oui, c’est plus lent», mais ce n’est pas vrai. Il n’y avait pas de contacts quoi, c’était à une touche de balle. José Touré, c’était un sacré joueur… Alors, le plus beau but ? Kombouaré. Parce que ce but a pris toute la place. Moi, je l’ai vu en codé, je n’avais pas le décodeur avec l’image qui faisait «zzzzzzz», je ne savais pas qui avait marqué, on n’avait pas Internet, il fallait attendre le lendemain ou écouter la radio, les parents dormaient, etc. Je me souviens très bien m’être niqué les yeux à regarder ça… C’était fabuleux à cette époque-là. Je l’explique dans le bouquin, ce match fonctionne car il y a le match aller. On doit partir avec un 2-2 et on repart avec un 3-1. Le penalty non sifflé sur Ginola, la barre de Guérin… J’ai pleuré sur ce match-là. Un match où Paris avait totalement surclassé le Real.

Le Parc des Princes est-il plus beau que le nouveau stade Vélodrome ?
Je trouve le nouveau Vélodrome abject. On est un peu obligé de trouver ça beau, moi je le trouve horrible. Ces stades en acier… Je ne l’ai pas vu sur place, mais je passe à côté quand je vais à Nice et je le trouve laid de l’extérieur. Je n’arrive pas à trouver ça beau, peut-être par malveillance, mais je le trouvais beaucoup plus beau ouvert. Le plus beau stade où je suis allé, c’est le Parc, et je ne dis pas ça pour le PSG. Ce n’est pas le plus grand, le plus beau mais il vieillit très bien, a une très belle perspective au milieu des immeubles, qui ne les décrasse pas, qui ne vieillit pas, a une acoustique fabuleuse et dans lequel on voit très bien où que l’on soit. On entend quasiment les mecs sur la pelouse et les tribunes. Il ne faut pas négliger ce facteur architectural de ce stade dans la ferveur. C’est un stade qui vit avant et après. C’est ça un beau stade, il existe encore quand t’es plus là. C’est ça le foot. Ce n’est pas aller au Stade de France, te peler les miches et repartir en te disant «ouais, on a vu match mais c’est pas terrible le stade». Tu n’as plus envie d’y retourner. Quand tu vas au Parc, t’as toujours envie d’y retourner.»

Propos recueillis par Emmanuel Langellier

«Ici, c’est Paris - Paris Saint-Germain, L'épopée continue», éditions Solar, 248 pages, 39 euros.
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